Le 30 août 2010
Le livre du mois
Jérôme Ferrari Là où j'ai laissé mon âme Actes Sud 160 p., 17 € ...
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Le 8 juillet 2010
Les 10 livres du mois
ROMANS  Robert Coover, Ville fantôme, SeuilHoracio Castellanos-Moya, Effondrement, Les AllusifsEri de Luca, Le Jour avant le bonheur, GallimardIlya Boyanov, Le Voyage de Mouri,...
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Le 23 juillet 2010
REVUE DE PRESSE PAR NUMERO
- Numéro de septembre 2010 (Catholicisme + Rimbaud)Jean-Jacques Lefrère, "Rimbaud à Aden en 1880: les confidences d'une photographie", Quinzaine littéraire, 16 juillet-31...
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Le 12 juin 2010
Un jeune homme dans la guerre
Conversation avec Daniel Cordier Entretien exclusif filmé réalisé par Jean Crépu et Peter Bolton
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MERCREDI 1er SEPTEMBRE - UN MOMENT NU ...
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Le 27 août 2010
Rencontre, Catholicime, grandeur et misère
A l'occasion de son numéro de septembre, la Revue des Deux Mondes organise, en partenariat...
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MERCREDI 1er SEPTEMBRE - UN MOMENT NU

par MARIN DE VIRY


Une sorte de gravité énigmatique émane du dernier roman de Michel Houellebecq, la Carte et le Territoire. Y compris dans les scènes les plus distrayantes, un enjeu important, et quelque chose de profondément sérieux s'y manifestent. Nous n'y évoluons jamais comme dans une fiction ordinaire, dont on sort non seulement indemne, léger, mais aussi rassuré sur sa parfaite connaissance du train-train romanesque. Au contraire, nous sommes chez Houellebecq comme en terres inexplorées, à chaque pas nous prenons possession d'un monde, dans l'état d'esprit légèrement solennel et stupéfié d'un conquistador découvrant une flore nouvelle, des animaux inconnus. La fascination de l'exploration - et peut-être même une forme désuète d'enthousiasme colonisateur - domine dans l'impression de lecture, même quand cette exploration prend le tour angoissant d'une errance privée de but et dépourvue de salut... Face à ce roman « Nouveau Monde » et son florilège d'images et d'idées, on pourrait hésiter longtemps à choisir parmi les nombreux thèmes possibles celui qui s'impose à l'esprit : la philosophie de l'art, la méditation sur le destin, la morale, l'histoire contemporaine de l'Occident, et même... la physique.
J'ai parlé de roman « Nouveau Monde » : la définition que j'en donnerais est celle d'une fiction qui promène un miroir sur des routes inexplorées. La route qu'éclaire ce roman, c'est un rapport nouveau entre le grand et le petit. Entre le grand de l'histoire, de la société, du temps, et le petit du destin individuel, de la conscience solitaire, et des événements infimes qui infléchissent l'état d'une vie. C'est un roman sur les lois des dimensions.
La trame est simple : la vie d'un artiste, Jed Martin. Celui-ci doit probablement se classer dans la catégorie des plasticiens, plutôt que dans celle, trop étroite pour lui, de peintre, voire de photo-graphe. L'absence d'ambition sociale de cet homme est inversement proportionnelle à l'intensité de sa quête artistique. Il n'a pas la moindre- envie de fréquenter ses anciens camarades de l'École des beaux-arts dans le but de former une bande, de monter à l'assaut des prébendes, des places, du pouvoir. Il est dans la position de l'artiste absolu : une sorte de fatalité ontologique le frappe, et il serait sûrement incapable de définir ce qu'il a à faire sur terre, à part suivre la voix obscure qui lui commande de travailler sur tel thème avec tels outils dans le but de fournir une représentation, dont les critères d'exigence lui sont à la fois clairs, absolus, tout en étant parfaitement subjectifs et mystérieux. Cet artiste n'est pollué par aucune affectation ou ambition sociale. Il est parfaitement authentique dans sa solitude et le mystère de sa propre fonction dans la société, et aussi dans l'obscure détermination des enclenchements de ses phases créatives. Il est, et c'est un point important du récit, le fils d'un architecte qui a admirablement réussi sur le plan économique tout en ratant son objectif véritable, qui eût été de réaliser des bâtiments aux principes opposés à ceux de l'école de Le Corbusier, hélas pour lui dominante au moment où il commençait sa carrière. S'étant résolu à créer sa propre agence en suivant les lois du marché, ce père devient à son corps défendant une sorte de cador de la marina de standing, rongé par l'angoisse de l'entrepreneur. Et c'est un « homme fini », acculé à passer la main de la direction de son agence, qui nous apparaît lorsque la narration commence. Quant à la mère de l'artiste, elle s'est suicidée lorsque son fils était encore enfant, pour des raisons qui resteront obscures, sinon que le jour où elle s'est donné la mort, elle avait l'air de quelqu'un qui va avec entrain à un rendez-vous désiré. D'ailleurs, tout à fait en fin de course, le père de Jed recourra aux services de Dignitas, une institution zurichoise spécialisée dans le suicide assisté.
Mais, bien avant cette disparition, Jed, soutenu matériellement par son père, qui prend probablement à travers lui la revanche de celui qui n'a pas fait ce qu'il devait faire, se sera lancé dans une carrière artistique dont il attend une forme d'accomplissement professionnel, de certificat de conformité avec sa vocation, qu'il sait toutefois, avec résignation, compatible avec une amertume personnelle profonde. Comme beaucoup d'artistes, il a le goût d'une forme supportable du malheur. Il connaîtra plusieurs périodes d'exposition publique de ses œuvres, entrecoupées de phases de travail pendant lesquelles il n'entretiendra aucun rapport avec le monde, surtout pas avec le monde artistique. Il réussira en grand : dans ses deux périodes principales, ses œuvres atteindront un sommet de la cote de l'art contemporain. Après un début de carrière en demi-teinte, il décolle après avoir eu l'idée de photographier des cartes Michelin, pour les retravailler ensuite sur ordinateur en utilisant le célèbre système des « calques » du logiciel Photoshop.
Une carte routière, c'est évidemment l'occasion d'une méditation sur le passage entre le concret et l'abstrait, entre le détail et l'ensemble, entre le réel et sa représentation, et entre, justement, le petit et le grand. Il y a un mystère du changement d'échelle où le grand semble obéir à des lois qui ne sont plus celles du petit qu'il représente, tandis que le petit semble lui aussi se dérober à l'ordonnancement normé de la cartographie. L'intuition simple de l'homothétie (le grand - le territoire - est exactement représentable par le petit - la carte) s'y révèle fausse, et une carte est poétique justement parce qu'elle est fausse, parce que l'exactitude semble y mourir, sans savoir de quoi. Avec la représentation du territoire en carte, ce qui ne devait être qu'une affaire simple de proportions devient une affaire compliquée de logiques irréductibles : le changement d'échelle est la mort de l'harmonie entre le grand et le petit. Il y a un moment -  et l'on peut supposer que c'est ce moment que l'œuvre de Martin comme celle de Houellebecq cherchent à représenter - où l'on bascule des lois du petit aux lois du grand. Un moment de métamorphose des lois, et de séparation des ordres. Le moment où la carte devient au territoire ce que la mouette est au requin... Deux milieux, deux lois.
En tout cas, le groupe Michelin - représenté par un directeur polytechnicien qui n'arrive pas à avoir l'air branché et qui s'indigne de toutes les atteintes réelles ou supposées à son standing et par Olga, une chargée de communication russe et renversante - s'intéresse à cette œuvre, la sponsorise discrètement, la lance, et le succès vient. La jeune Russe et l'artiste s'unissent. La période de bonheur qu'ils connaissent est, comme souvent chez Houellebecq, interrompue par une brusque incapacité amoureuse de l'un des deux acteurs, en l'occurrence l'artiste : au lieu de l'accompagner à Moscou, où elle a obtenu une promotion, il reste en France. Il ne dispose pas de l'énergie minimale pour l'accompagner ou la retenir. Il se contente d'enregistrer un changement d'état : avant, il avait une maîtresse qu'il aimait à ses côtés. Maintenant, depuis qu'il l'a laissée décoller seule, c'est fini. Les causes de cette catastrophe sentimentale relèvent moins du domaine de la volonté que de celui, plus physique, de l'énergie. La dose de Joules par seconde requise pour vivre une histoire d'amour n'est pas, chez l'artiste, suffisante.
Ici commence la deuxième phase de la vie artistique de Jed, celle où il représente son époque - le capitalisme de sa maturité à son apogée - à travers des scènes choisies, telles qu'une discussion entre Damien Hirst et Jeff Koons, ou entre Steve Jobs et Bill Gates, ou encore une conférence de rédaction de Jean-Pierre Pernaut... Il pense à l'écrivain... Michel Houellebecq, pour faire un texte sur l'œuvre qui sera bientôt exposée, l'appelle et va à sa rencontre en Irlande. Celui-ci, pas très frais, en est à boire du romanée-conti (ou l'équivalent) au goulot tout en s'envoyant de la mortadelle de hard discounter dans une maison remplie de cartons de déménagement intouchés depuis deux ans, le tout pratiquement en pyjama. Michel Houellebecq est représenté comme une sorte de stylite agnostique d'humeur instable, qui accepte toutefois de faire le texte demandé. L'exposition est un triomphe, les acheteurs internationaux s'arrachent les toiles. Pourquoi ? Parce qu'elles saisissent l'essentiel d'une époque, et qu'elles ne peuvent voir été conçues que lorsque cette époque en est à la fin de sa gloire, au moment où sa perfection touche un discret point d'inflexion vers le déclin. Les grands artistes, les grands patrons, les scènes emblématiques représentées dans les toiles de Jed finissent le capitalisme occidental comme un cénotaphe résume l'histoire d'une vie. « L'art est du temps pris à la vie », disait Flaubert. Il se venge en achevant les époques. L'avenir du capitalisme, on le verra par la suite dans le roman comme on l'a vu dans la vie, sera sa dégénérescence en capitalisme financier, brutal, reptilien, négatif, erratique, inhumain, sans lieu. Il ne restera de l'ancien capitalisme triomphant que les produits, dont le culte est célébré avec ferveur dans ce roman, qu'il s'agisse d'une veste polaire, d'un appareil photo ou d'un 4 x 4.
Tout ce roman nous donne l'impression que l'auteur est littéralement poussé, à l'instar de Jed, à faire table rase, à déclarer que tout est possible, dès lors que le mouvement historique qui a conduit au triomphe du capitalisme est achevé. Les deux seules choses qui restent dans le vide de cette fin, ce sont la terre et nos cerveaux pour réfléchir. Des mètres carrés et des neurones. À ce moment nu de l'histoire occidentale, dans cette situation de naufragés sur une île, nous pouvons bifurquer vers n'importe quoi : un destin grec, un destin chrétien, un destin totalitaire, un mélange improbable de tout ça, au petit bonheur la chance. Dans la théorie probabiliste de l'histoire qui sous-tend ce roman, où les événements sont fon-ciè-rement indéterminés et semblent tirés au sort, la catastrophe a autant de chances d'occurrence qu'une paix prospère, situation qui sera celle de la France à la fin de la vie de l'artiste. La volonté n'y a pas de poids, et la nécessité y agit sans raison.
Pendant cette période de triomphe artistique, qui se situe dix ans après sa rupture avec Olga, Jed revoit celle-ci à une fête de Nouvel An chez Jean-Pierre Pernaut, occasion de croiser Patrice Le Lay, ivre, en train de « pérorer avec bruit », et Pierre Bellemare en jabot à dentelles. Il aperçoit son ancienne maîtresse, elle l'embrasse immédiatement, ils partent chez elle, elle est toujours belle, il est passablement éméché, et le lendemain il ne sait plus très bien s'il lui a fait l'amour ou pas, et il se retire sur la pointe des pieds en étant incapable de lui laisser au moins un mot sur l'oreiller. Toujours ce déficit en Joules qui rend l'amour impossible, et qui doit être interprété. Chez Jed, cette incapacité ne relève en réalité ni d'une pose « déprimiste » ni d'un déficit vital, mais cache plutôt une conception simultanément héroïque et désespérée. Le sentiment de l'amour, tel qu'il s'exprime dans une relation entre un homme et une femme, est à l'amour lui-même ce que la parole des hommes est à la parole de Dieu : quelque chose imité du vrai par des êtres déchus, indignes. L'amour in-at-tei-gnable, l'amour dans son principe, l'amour en vérité, qui hante la tête d'un artiste comme l'idée de son œuvre la hante sans jamais s'y incarner totalement, cet amour idéal, donc, est beaucoup trop loin de la simple trace qu'il laisse dans le sentiment amoureux, dans ce dispositif ambigu, provisoire, corrompu, et pour tout dire ab-so-lument louche du point de vue de celui qui s'intéresse à la vérité. Il faut voir l'incapacité amoureuse de Jed comme celle d'un homme trop délicat pour singer l'amour, pour jouer à l'amour. Sa défaite n'est pas celle de l'indifférence, mais celle de l'indignité. Les personnages importants de Houellebecq se sentent à ce point indignes que l'immobilité, l'eugénisme, le suicide, l'euthanasie leur semble être une réponse logique à leur état. Mais ils ne se sentent indignes que par l'effet d'une passion noble pour la vérité, qu'ils ratent, qu'ils entraperçoivent, qu'ils désespèrent d'atteindre, tout simplement. La vérité de l'amour, de l'art, de leur vocation. Ces personnages sont petits, là encore, et ils ne sont pas soumis aux mêmes lois que les grandes choses aux noms desquelles ils entreprennent. Ils ne sont pas petits par médiocrité, bien au contraire : ils sont petits parce que le grand qu'ils entrevoient leur est étrange, et que cette étrangeté finit par les accabler, puis les vaincre. L'eugénisme - ici le suicide de ses deux parents - est la réponse de celui qui ne voit pas pourquoi il devrait s'épuiser à n'entrapercevoir que des ombres de la vérité, de la grandeur, tandis que, par ailleurs, toute jouissance lui de-vient progressivement interdite. Pourtant, dans une scène d'une belle sécheresse, Jed ira rosser la responsable du centre sordide de suicide assisté où son père a mis fin à ses jours. Cette scène morale est un donc un mystère.
Je vous laisse découvrir le reste, le croquant, le drôle, no-tamment l'apparition soudaine de Frédéric Beigbeder, et sa mort paisible entouré de l'affection des siens, les grandes charges de genre dans lesquelles les fleurs sont traitées de putain de plein vent, les conversations de l'artiste avec son chauffe-eau, l'apparition avinée de Patrice Le Lay en singe dominant vacillant sur son trône, et toute cette idolâtrie comique des objets manufacturés (dont les supermarchés sont les églises) où l'auteur voit la seule réussite véritable de l'esprit humain.
Pour conclure, je voudrais simplement insister sur l'idée que de la même manière qu'il n'est pas possible de lire Balzac en oubliant qu'il se réfère à Buffon et à l'histoire naturelle, il ne sera pas possible de lire Houellebecq sans avoir en tête qu'il est avant tout un auteur de formation scientifique, pour qui la rupture épistémologique de la physique quantique doit produire des effets romanesques. Et comme l'on sait, cette rupture dit que le petit se comporte radicalement différemment du grand. Dans ses romans précédents, nous étions malgré tout dans un monde intellectuel où l'historique et l'individuel s'articulaient logiquement : les petits êtres souffraient de leurs manques, et la grande politique mettait logiquement fin à leur souffrance, par les moyens de la science. Le grand répondait à la demande du petit, dans un processus dialectique où la bienveillance avait sa place. Dans la Carte et le Territoire, les choses sont plus tragiques, plus grecques : le grand se paye la tête du petit, il se joue de lui, et celui-ci ne saura jamais pourquoi. Ce tragique indéterminé, où le seul outil intellectuel pour entrevoir ce qui va se passer à un niveau un peu général est l'approche probabiliste, est un promontoire parfait pour un poète. La dialectique pompe du vide, les articulations ne fonctionnent pas, la causalité déraille, le pire et le meilleur sont des « peut-être » venus de nulle part : c'est tous les jours le tremblement de terre de Lisbonne, la catastrophe possible. Et face à ce tremblement de terre virtuellement permanent, d'une épouvantable cruauté, Houellebecq n'a ni la philosophie de Leibniz, qui accepte qu'il existe des conséquences atroces dont Dieu seul connaît et justifie les causes, ni celle de Voltaire, qui trouve le mystère du mal tellement fort de café que la seule solution, pour lui, est d'arrêter de se poser des questions, et, par compensation à la cruauté inintelligible de l'Éternel, de glorifier exagérément l'homme, en ouvrant la voie au romantisme. Ni le théocentrisme raisonnablement résigné de Leibniz ni le romantisme, ce courant qui postule que les hommes sont gentils et peuvent jouer à Dieu, que Michel Houellebecq a toujours honni, n'impriment leur marque à ce roman. L'auteur veut laisser son personnage principal dans une sorte d'état de stupéfaction face à la catastrophe de l'existence elle-même, bien sûr que toute interprétation - notamment religieuse - taperait en dessous de l'événement, ou plus exactement ne ferait que frapper à la porte du mystère de façon ridicule, car celle-ci est fermée par définition. Dans ce roman, la métaphysique est la fille de la stupéfaction. Et cette stupéfaction est un observatoire d'où il découvre des choses à déplorer comme à admirer, en se tenant bien éloigné de l'acte de foi comme du désespoir, sans mépriser, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre. Nous avons tendance à penser que cette philosophie et ce souci de réexamen de la relation entre le petit et le grand donnent à son œuvre une profondeur et une originalité qui marqueront l'histoire du roman français. Péguy disait quelque part qu'il ne faudrait pas que l'infiniment petit vienne à manquer à l'infiniment grand. À sa manière, Michel Houellebecq répond à cette inquiétude.




LUNDI 30 AOÛT
- ÊTRE CLASSE

par MICHEL CRÉPU


Souvenons-nous, si une telle chose est possible, de l'état dans lequel se trouvait le PS il y a un an. Il était tout bonnement donné pour mort, on disait qu'il allait lui falloir changer de nom, que l'heure de la mutation social-démocrate était enfin venue. Un an plus tard, que voit-on ? Un parti paisible, serein, sûr de lui, ayant surmonté enfin ses divisions internes. M. Fabius, qui campe désormais un sage recru d'expérience, dit que tout va bien se passer. Les sondages sont là, ces merveilleux sondages qui sont au politique ce qu'est la cocaïne au night clubber désespéré de ne pas être plus reconnu dans les fêtes : ne prédisent-ils pas une déroute de l'actuel président ? Si les français désirent un président radicalement anti « bling-bling », assurément, ils voteront pour Martine Aubry ; s'ils veulent un président « classe », international, qui parle anglais sans même s'en rendre compte, ils voteront pour Dominique Strauss-Kahn ; s'ils envisagent un remake victorieux, ne serait-ce que « pour voir », ils voteront pour Ségolène Royal. Si rien de tout cela ne les tente vraiment, hypothèse possible, alors ils voteront pour Nicolas Sarkozy, par défaut. On peut compter sur l'intéressé pour étudier tout cela de près. Nicolas Sarkozy, à l'heure qu'il est, combien de cartouches ? À peu près autant que ce qui reste d'écus dans les caisses de l'État. Trop tard pour changer radicalement d'attitude, ce serait suicidaire. Rester soi-même ? Oui, mais comment ? Les murailles militaires de Brégançon auront peut-être été de bon conseil auprès de ce Bonaparte qui n'arrive toujours pas à devenir un Premier consul. Oh, c'est très simple, pour cela, il faudrait gagner une bataille, un Austerlitz de rentrée qui enverrait tout le monde au tapis. Nous n'en sommes pas là.
À l'heure qu'il est, sur fond d'interminable affaire Woerth-Bettencourt, les choses semblent se présenter sous un jour favorable à M. Strauss-Kahn. Mais comment savoir ce que veulent les français au juste ? Personne ne l'a jamais su. Ont-ils vraiment envie de devenir « classes » ? S'il est exact que deux français sur trois approuvent les expulsions de « roms », ainsi que l'indiquait une manchette récente du Figaro, on ne peut pas dire qu'il s'agit là d'un réflexe classieux. Les roms étaient dans leur coin, la foudre leur tombe dessus, du coup le pape se montre au balcon, et jamais on aura autant parlé des roms que dans les huit deniers jours. Si le calcul avait été de se dire, in petto : « avec ceux-là, au moins, on peut y aller, tout le monde s'en fiche », c'est raté. Cela ne veut pas dire pour autant que les français ne se moquent pas éperdument de ce que vont devenir les roms. Il est vraisemblable qu'ils s'en inquiètent comme de leur première chemise. Bleue, la chemise, comme celle que portait Alain Minc l'autre jour à la radio, quand il s'est échauffé contre les déclarations papales. Alain Minc, par exemple, l'a traité d' « allemand », ce qui n'est pas gentil et fait de ce pape un personnage assez classe, finalement, comparé au colérique Alain Minc.
C'est curieux, cela dit, comme l'Église s'est tout à coup, elle aussi, énervée avec cette affaire de roms : tel chanoine souhaitait une crise cardiaque au président, tel autre arrachait sa décoration, tel autre, que nul n'avais jamais vu en dehors de sa sacristie, se montrait tout à coup au chevet des caravanes. On ignorait à quel point la pourpre cardinalice était sensible à Django Reinhardt. Il est certain que les prochains candidats à l'Élysée n'omettront pas de faire un petit tour du côté des « gens du voyage » : nous voyons d'ici un Bayrou, une Ségolène, égrener quelques notes de Nuages du célèbre Django avant de repartir plus loin, à la rencontre des électeurs. Les politiques aussi, à leur manière, sont des gens du voyage.


JEUDI 26 AOÛT
-
DETTE PUBLIQUE : CE QU'EN DIT JACQUES ATTALI

par Annick Steta


Le dernier volume publié par Jacques Attali se distingue de l'abondante production éditoriale née de la récente crise économique. Les auteurs qui s'y sont intéressés ont souvent choisi de remonter aux origines de la crise afin d'en identifier les causes avant d'en retracer le déroulement et de proposer des mesures destinées à l'affronter. Tel n'est pas le propos de Tous ruinés dans dix ans ? : contrairement à nombre de ses fellow economists, Jacques Attali a préféré porter son regard au-delà des réponses apportées à la crise afin de souligner les dangers liés à l'accroissement de l'endettement public dans les pays développés.
Que l'un des hommes les mieux informés de France se livre à une œuvre de salubrité publique en s'efforçant de mettre une question aussi aride à la portée du plus grand nombre ne peut que réjouir le lecteur. Sa déception n'en est que plus vive : on sort de Tous ruinés dans dix ans ? le cœur un peu navré. On peut concevoir que l'auteur de ces quelque deux cent cinquante pages ait été mû par un sentiment d'urgence. Mais on ne peut comprendre qu'il ait laissé passer tant d'erreurs, d'imprécisions et de redites : leur accumulation laisse douter du sérieux de l'analyse et ne peut que nuire à la thèse défendue dans cet ouvrage.
Il est difficile d'étudier sérieusement l'évolution de l'endettement public sans prendre appui sur des données inattaquables. Or à de rares exceptions près, Jacques Attali n'indique pas les sources de celles qu'il utilise. Il en résulte un certain sentiment de confusion. On peine ainsi à saisir comment la dette publique des États-Unis pourrait atteindre, en l'absence d'une hausse vertigineusement rapide du PIB, « 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB » en 2010 (page 16) alors qu'elle dépassait les « 8,5 trillions, soit 66% du PIB » en 2007 (page 102). On ne comprend pas davantage comment la dette publique française passe, en une centaine de pages, de 77 à 83% du PIB : page 16, elle représente en 2010 « 77% du PIB et 535% des revenus fiscaux » ; page 110, elle s'élève toujours, pour l'année 2010, à 535% des revenus fiscaux - mais, cette fois-ci, à 83% du PIB. À ces incohérences s'ajoute un problème d'unité : la traduction française du mot anglais « trillion » n'est pas « trillion » (dix puissance dix-huit), mais « billion » (dix puissance douze). En raison de cette erreur de traduction, le lecteur ne cesse de se demander s'il doit convertir tous les « trillions » en billions, ou si certains d'entre eux sont bien des trillions. Bref, il ne s'y retrouve pas.
D'autres légèretés viennent augmenter l'embarras que produit la lecture de Tous ruinés dans dix ans ?. L'auteur confond l'étalon-or (Gold Standard), qui repose sur la libre circulation interne et externe de l'or ainsi que sur la convertibilité des monnaies nationales en or, avec l'étalon de change-or (Gold Exchange Standard), système dans lequel certaines monnaies sont as good as gold. Contrairement à ce qu'écrit Jacques Attali pages 79 et 81, les États-Unis et la France auraient été bien en peine de rejoindre en 1879 le Gold Exchange Standard, dont une première version fut créée lors de la conférence de Gênes de 1922. Il est par ailleurs inutile de se reporter aux tableaux auxquels renvoie le texte : ils n'ont presque jamais de lien véritable avec le point qu'ils sont supposés illustrer ou éclairer. Certains passages sont reproduits plusieurs fois, parfois à l'identique, parfois avec des variantes qui plongent le lecteur dans la perplexité : on apprend ainsi que « c'est par l'empathie des marchés que le souverain pourra survivre » (page 22) avant de découvrir, page 134, que « c'est par l'empathie à l'égard des marchés que le souverain pourra survivre ». Une abondance d'affirmations non démontrées achève de décourager celui qui s'est avancé jusque-là. Quand Jacques Attali déclare que « la dette est plus facile à porter dans les pays ouverts aux étrangers, comme les États-Unis » parce que « l'immigration aide d'autant plus à financer la dette que le pays d'accueil n'a pas, en général, financé les premières années de vie et de scolarité des étrangers qu'il reçoit » (page 115), on ne peut s'empêcher de penser que l'explication est un peu courte. Son plaidoyer en faveur d'un investissement public destiné à « réduire tout ce qui nuit à la mobilité (drogues, alcool, obésité) » (page 189) est encore plus mystérieux.
Jacques Attali aura su ramener dans le débat français les questions que pose l'accroissement de la dette publique. Trop vite écrit, trop mal relu, Tous ruinés dans dix ans ? ne permet malheureusement pas d'y répondre.



LUNDI 23 AOÛT
-
À SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

par Michel Crépu


Dans un entretien récent au journal le Monde, le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, a raillé les esprits « biens-pensants » qui ont peur de prendre à bras le corps les questions de sécurité. Cédant même à  un élan de pittoresque, le ministre a évoqué « Saint-Germain-des-Prés » comme haut lieu de la bien-pensance bobo-de-gauche-milliardaire. Il est certain qu'il existe une gauche-bobo-milliardaire, Sempé nous l'a croquée, avec son catogan nippon et ses joues soigneusement mal rasées sur une quelconque terrasse de Ramatuelle. Réside-t-elle toujours à Saint-Germain-des-Prés le courant de l'année ? C'est une question très légère mais qui a tout de même son intérêt. Le ministre doit bien se souvenir qu'au temps heureux de la campagne présidentielle, le trois quarts intello du quartier ne jurait que par le nom de Nicolas Sarkozy. Les mêmes, qui hoquetaient de dégoût jadis au seul mot de « répression », vous faisaient alors la leçon des profondeurs du sofa, tenant pour un vulgaire tocard quiconque s'inquiétait des « sans-papiers » ou de retours expéditifs à la frontière. La « gauche bien-pensante » était devenue le sujet ridicule numéro un, c'était le temps où Yasmina Reza publiait un livre de campagne sarkozyenne dont la presse de gauche s'arrachait les bonnes feuilles, à la stupéfaction du peuple de droite : pour la première fois de son histoire, le peuple de droite devenait branché, il se tâtait, il n'y croyait pas ; c'était fou, il était à la mode.
Comme tout passe très vite, et que la prochaine campagne se rapproche à grands pas, il serait bon de procéder à quelques interpellations du côté des Deux Magots pour sentir la température. L'autre jour, nous déjeunions avec notre ami Fabio, correspondant à Paris du Corriere della Serra. Fabio m'avait invité à l'Emporio Armani Caffé qui jouxte la Brasserie Lipp. Le plat de lasagne n'y valait pas encore la pièce de bœuf d'à côté, mais enfin, il y avait quelque chose comme une ambiance non désagréable, un côté Tempo di Roma qui faisait drôle. Nous n'avons parlé ni de Nicolas Sarkozy ni de  Silvio Berlusconi ; Fabio préfère maintenant vivre à Paris et avoir un « petit pied-à-terre » en Italie plutôt que l'inverse. Paris demeure un endroit tolérable à quiconque souhaite humer encore ce qui reste du temps heureux d'avant la mondialisation. Il suffit par exemple d'acheter son journal (mais oui, il arrive encore qu'on achète son journal) au kiosquier du métro Assemblée nationale pour en avoir la confirmation. Il règne là, dans ce minuscule coin de boulevard, au débouché grandiose du pont de la Concorde, une atmosphère délicieuse. Quant à savoir si les clients réguliers sont bien-pensants ou non, c'est un grand mystère, dont l'éclaircissement, au vrai, nous importe peu. C'est qu'il y a tout de même d'autres chats à fouetter.
Ainsi Barack Obama, le président magistralement cool, refait-il déjà campagne à trois mois des élections de demi-mandat qui risquent de lui coûter cher. Il paraît que les choses ne se présentent pas bien pour lui. Il a beau avoir mené à bien une réforme de la santé donnée comme impossible, nul ne lui en sait gré. C'est pourtant un exploit colossal. La bonne vieille Amérique, qui ne sait même pas où se trouve Saint-Germain-des-Prés, a juré sa perte, l'effroyable Sarah Palin en tête. Nous allons voir ce que nous allons voir. Barack Obama, rhéteur surdoué, est-il un bon président, se demandait récemment la Une de Libération. Ce qui est certain, c'est qu'il a tout fait pour réaliser (nous parlons toujours de la santé) ce qu'il avait promis de faire. Certes au prix de compromis chers payés, mais il ne fallait pas non plus demander la lune (vraiment trop chère). Quant aux nouvelles règles de la finance, on nous dit qu'il faut attendre au moins dix ans. D'ici là, Mrs Palin aura fait détruire la mosquée de Ground Zero et nous aurons perdu ce qui nous restait de modestes économies non-bobo. Beaucoup de commentateurs raillent le président américain, exaspérés par son one man show venteux. Il n'empêche : il n'est pas si courant de voir un président chercher obstinément à appliquer le programme pour lequel il a été élu. Inouï, non ?



JEUDI 29 JUILLET -
LA TROP GRANDE PRUDENCE DES « STRESS TESTS » EUROPÉENS

par Annick Steta


Publiés le 23 juillet par le Comité européen des superviseurs bancaires, les résultats des tests de résistance (« stress tests ») auxquels ont été soumises 91 banques européennes ont été largement salués. Seuls sept établissements ont échoué : cinq caisses d'épargne espagnoles (Banca Civica, Cajasur, Diada, Espiga et Unnim), une banque allemande (Hypo Real Estate) et une grecque (Agricultural Bank of Greece). Le taux de réussite des banques européennes s'élève ainsi à 92 %, contre 52 % pour les banques américaines qui ont subi pareille épreuve au printemps 2009. Or les autorités européennes avaient retenu un scénario beaucoup plus sombre que celui adopté aux États-Unis : les simulations réalisées reposaient sur l'hypothèse d'une rétraction du produit intérieur brut de la zone euro (-0,2 % en 2010 et -0,6 % en 2011) accompagnée d'une chute de la valeur des dettes souveraines allant jusqu'à 23 % pour la dette grecque. La réalisation d'un tel scénario se traduirait, pour les 91 banques testées, par des pertes et dépréciations de 566 milliards d'euros en 2010 et 2011.
Les sept banques « recalées » sont invitées à augmenter leurs fonds propres de manière à améliorer leur solvabilité. Les tests de résistance ont montré qu'il leur manquait 3,5 milliards d'euros de fonds propres, dont 1,245 milliard pour l'allemande Hypo Real Estate et 1,032 milliard pour l'espagnole Diada. Ce montant est relativement faible : voilà un an, les dix banques américaines qui avaient échoué aux « stress tests » avaient dû réunir 74,6 milliards de dollars. D'autres banques européennes sont toutefois susceptibles de se mettre en quête de fonds propres supplémentaires : dix-sept établissements présentent un ratio de solvabilité tout juste supérieur au seuil de 6 % retenu par le Comité européen des superviseurs bancaires, ce qui les situe dans une zone jugée dangereuse. Les banques concernées pourront faire appel soit aux marchés, soit aux dispositifs de soutien mis en place par les États européens.
Que l'immense majorité des banques testées aient franchi l'obstacle avec succès ne signifie cependant pas que le secteur bancaire européen ait recouvré la santé. Alors que les États-Unis ont choisi de soumettre les banques à des tests de résistance juste après la faillite de Lehman Brothers et avant toute recapitalisation, les autorités européennes ont repoussé autant que possible une opération dont elles redoutaient les conséquences. L'explosion de la crise grecque et l'intensification de la pression exercée par les marchés ont fini par avoir raison de leurs réticences. Les « stress tests » ont donc été réalisés alors que la recapitalisation et la restructuration du secteur bancaire européen étaient largement engagées ; ceci explique, partiellement du moins, la qualité des résultats enregistrés. Les tests de résistance ont par ailleurs mis en évidence la dépendance d'un grand nombre de banques européennes à l'égard des aides d'État : 38 des 91 banques testées bénéficient encore d'un soutien public. Les hypothèses sur lesquelles reposent ces tests peuvent enfin être critiquées : simuler l'exposition des banques à une faillite souveraine aurait permis d'accroître la fiabilité de l'opération, au risque d'offrir une image moins flatteuse du paysage bancaire européen. Aller jusqu'au bout de cette opération-vérité aurait permis d'éviter qu'un jour, peut-être, les marchés ne soumettent les banques européennes à des tests autrement plus exigeants et infiniment plus dangereux.



LUNDI 12 JUILLET - L'EUROPE AU SOMMET

par Michel Crépu


Cette finale européenne de la Coupe du monde de football n'était pas la plus attendue. Que ne disait-on pas, il y a encore quelques semaines, des argentins, du Brésil considérés comme les rois de la pelouse ? 
Et que n'a-t-on cru, jusqu'au dernier moment, devant la merveilleuse équipe d'Uruguay et son redoutable Diego Forlan ? Ah ces coups de canons tirés d'outre-tombe et qui déchiraient le filet...Total : un Hollande-Espagne on ne peut plus culturel, qui eût pu être splendide comme un Rubens des grands jours du Siècle d'Or, quand ces deux pays se pratiquaient à la grande échelle de la diplomatie et des Beaux Arts. Le match ne fut pas beau, bourré de cognes et de coups, sauvé à la 111e minute par le fulgurant et modeste Iniesta, mais il symbolisait une domination européenne incontestable. Et ne parlons pas de l'Allemagne qui a définitivement gagné ses galons de pays sympa, ce qui n'était pas joué. Il fallait tout de même voir, porte de Brandebourg, ces jeunes filles brandissant des pancartes pour l'amour de l'Allemagne : les dieux du crépuscule wagnérien en auront été pour leur frais. Bien fait pour eux et tant mieux pour l'amicale des anciens de l'humanisme érasmien.
Donc l'Espagne. Nul ne disconviendra qu'à l'heure de la pire crise économique de son histoire, cette victoire ne peut que lui faire du bien, y compris dans le tiroir-caisse. L'Espagne a monté les marches du sommet une à une, sans faire tout de suite la fière-à-bras. On le voyait bien qu'elle n'usait même pas la moitié de son répertoire possible, mais il y avait doute quant à l'interprétation de cette modestie tactique. On se disait : soit ils sont fatigués, soit ils cachent leur jeu. Et puis lorsque nous avons vu les dribbles virtuoses contre l'Allemagne, nous avons compris que nous avions affaire à des Velasquez du ballon rond. La ténacité batave s'est cassé les dents sur cette vitesse légère et précise de jeunes toreros.
Aura-t-on ici une pensée pour les Bleus de la honte ? Même pas. Les explications minables qui suintent dans la presse en guise d'expiation ne sont toujours pas à la hauteur du désastre. D'ailleurs, comment ces gens pourraient-ils être à la hauteur de quoi que ce soit ? Le gibet, et puis c'est tout ! L'entraîneur d'Arsenal, Arsène Wenger, qui commentait la coupe pour TF1 a eu ce mot profond et juste : « quand vous avez des joueurs qui ne sont pas intelligents vous ne pouvez pas gagner ». Il n'y a rien à ajouter à cette évidence. Nous sommes allé au Soccer Stadium de Johannesburg  avec une bande d'imbéciles prétentieux. Difficile, dans ces conditions, de donner tort à l'immense Arsène. Puisse M. Blanc, le nouvel entraîneur, laver encore plus blanche cette tourbe que son nom l'indique. On pourrait dire de M.Blanc ce que Sainte-Beuve disait du poète Catulle Mendès : « que son prénom oblige, et qui ne paraît pas d'humeur à y déroger. » Nous serons rapidement fixés dès le mois prochain, en Norvège, pays réputé pour la pureté de son eau.
L'autre image sportive notable de cette saison sportive nous vient du Tour de France, celle de Lance Armstrong, sombrant dans l'ascension du col de la Ramaz. Saura-t-on jamais le fin mot de ce champion accusé depuis le début d'avoir triché dans les grandes largeurs ? Il y a peu de chance. Demeure aujourd'hui l'image d'un coureur abandonné des dieux, forçant sur la pédale du mieux qu'il peut. Finir le Tour serait merveilleux, pour le gagner, n'y pensons plus. Il n'a pas rendu possible qu'on aime ses victoires, peut-être fera-t-il qu'on aime le voir perdre, enfin, comme s'il s'agissait d'une vraie victoire.



LUNDI 5 JUILLET - LA TÊTE DE L'EMPLOI

par Michel Crépu


Soudain, un visage. Celui de Laurent Terzieff, à la une des journaux, qui vient de mourir. On pense à la phrase de Jouhandeau : « ce n'est pas parce que j'ai une tête de bandit que je n'en suis pas un ». Terzieff aurait pu dire : « ce n'est pas parce que j'ai une tête d'acteur de théâtre que je n'en suis pas un ». Il était de la lignée d'un Alain Cuny, et plus haut encore d'une Sarah Bernhardt. Un démenti cinglant de toute sa personne à l'adresse des pantins qui veulent « démystifier » les lois théâtrales de l'éloquence en récitant Sophocle comme l'annuaire du téléphone. Mais non, il n'y a pas moins de vérité dans le souci de l'éloquence : Terzieff « disait » à l'ancienne, mais d'une ancienneté qui n'a rien à voir avec un code usé. Il y a simplement que Terzieff ne concevait pas de jeu, théâtral ou cinématographique, qui ne fît corps avec le texte. C'était un enjeu de vérité qui lui fit sans doute préférer le théâtre au cinéma. Sa belle gueule attirait les caméras, il n'en jouait pas excessivement, refusant des rôles qui auraient pu faire de lui, dixit Luchini, un autre Alain Delon. Il disait : « je ne vois pas pourquoi je jouerais à l'écran des rôles que je me refuse à la scène ». Cela ne l'a pas empêché de tourner quand même, en travers de l'air du temps plutôt qu'en phase : Carné, Denys de la Patellière, Clouzot, Rossellini, Buñuel, Garrel, Godard...
L'hiver dernier, il avait joué à l'Odéon le personnage de Philoctète, pestiféré abandonné sur une île déserte par Ulysse et des compagnons. On se rappelle encore de son Tête d'Or, sous la direction de Jean-Louis Barrault. Terzieff était le dernier de cet âge légendaire du théâtre où assister à une pièce relevait d'une cérémonie sacrée. C'était un Claudélien, un transfuge d'Artaud, abandonné sur la grève, ne se nourrissant plus que de quelques racines. Une image fugace de lui, il y a deux mois, il remontait à pas lents la rue de Condé, enveloppé d'une houppelande digne du Grand Meaulnes. On aurait eu envie de prendre une chaise et de regarder cet homme marcher dans la rue comme sur une scène.
En attendant, la saison politique suit son cours. Nous avons croisé les visages de messieurs Alain Joyandet et Christian Blanc. Que nous disent ces visages ? Rien, à peine ont-ils fait savoir qu'ils s'en allaient que déjà, notre mémoire ne répond plus à leur sujet. Exit. Ce qui est le plus surprenant, dans ces « affaires », c'est la difficulté à faire le départ entre une fonction et les enjeux symboliques qu'elle entraîne avec elle, qu'on le veuille ou non. N' y a-t-il donc pas des cours d'enjeux symboliques dans les écoles de commerce ? Y apprend-on seulement à faire des additions ? Le populisme incorruptible qui a toujours le « tous pourris » à la bouche se nourrit de cette ignorance qui a, semble-t-il, de beaux jours devant elle. On peut se féliciter à cet égard que Simone Veil et Michel Rocard aient dignement tiré la sonnette d'alarme, sans pour autant céder un pouce à l'intransigeance nécessaire. Le chemin est étroit, mais y en a-t-il un autre ?




JEUDI 1ER JUILLET - AFRIQUE DU SUD

par Annick Steta


Depuis une quinzaine de jours, la Coupe du monde de football place l'Afrique du Sud sous le feu des projecteurs. La réalité de ce pays n'est cependant pas tout à fait celle des stades flambant neufs dans lesquels se déroule la compétition et des infrastructures rénovées qu'utilisent les touristes venus assister à l'événement. L'Afrique du Sud reste un pays en développement : son produit intérieur brut par habitant est d'environ dix mille dollars (en parité de pouvoir d'achat), soit le quart du PIB par habitant enregistré aux États-Unis. En dépit des atouts dont elle dispose, ses performances économiques sont bien moins spectaculaires que celles réalisées par d'autres pays émergents.
L'abandon de la politique d'apartheid menée jusqu'au début des années 1990 permit à l'Afrique du Sud d'échapper aux sanctions internationales dont elle était l'objet et de sortir progressivement de son isolement économique. Le bilan des deux décennies écoulées est plus que louable : les exportations ont augmenté jusqu'à représenter le tiers du PIB ; la production par tête a crû de plus de 25% alors qu'elle s'était contractée lors des vingt années précédant la fin de l'apartheid ; la dette publique a été réduite de moitié et ne représentait plus que 23% du PIB en 2008 ; l'inflation a été ramenée à 5%, loin des valeurs à deux chiffres qui étaient devenues habituelles dans les années quatre-vingt. Alors que le taux de croissance annuel moyen était inférieur à 1% lors de la décennie précédant l'arrivée au pouvoir du Congrès national africain (1994), il s'est élevé à près de 5% entre 2004 et 2008.
Bien que l'Afrique du Sud ait réussi à devenir l'économie leader du continent noir, elle ne joue pas dans la même catégorie que les grands pays émergents - la Chine, le Brésil ou l'Inde. Elle ne peut s'adresser aisément au milliard de consommateurs potentiels que compte l'Afrique : la multiplicité des États, des monnaies et des systèmes réglementaires constitue un lourd handicap qu'aggravent encore les difficultés de transport. Les tensions politiques dont le pays a souffert se sont traduites des décennies durant par de faibles taux d'épargne et d'investissement, ce qui a limité l'accumulation du capital. L'économie pâtit par ailleurs d'une insuffisance de main-d'œuvre qualifiée résultant de l'inadéquation du système éducatif. La force et la volatilité de la monnaie sud-africaine rendent quant à elles les exportations moins compétitives et sont susceptibles de décourager les investisseurs. Et bien qu'elle soit supérieure à celle que l'on observe dans le reste de l'Afrique, la qualité moyenne des infrastructures doit être améliorée.
En dépit de son essor, l'économie sud-africaine continue de porter les stigmates de l'apartheid. La mise en œuvre d'une politique destinée à faciliter l'accès de la population noire aux responsabilités économiques (black economic empowerment) a produit des résultats limités. La grande pauvreté épargne les Blancs alors qu'elle frappe lourdement les Noirs. Ces derniers sont également beaucoup plus durement touchés par le chômage : 30% des Noirs sont dépourvus d'emploi, contre 6% des Blancs. La persistance des inégalités nourrit les tensions raciales et compromet l'accession du pays au rang de puissance économique et politique. Quels que soient ses succès, l'Afrique du Sud ne pourra pas se tourner pleinement vers l'avenir tant qu'elle n'aura pas soldé l'héritage de son passé.



LUNDI 28 JUIN - LIBRE ARBITRE

par Michel Crépu


Il y a eu, ce week-end, un G20 à Toronto. Il y avait eu, juste avant, un G8. Personne ne sait plus depuis longtemps ce qu'est un G20, à quoi il sert. Alors un G8... Souvenez-vous, hier encore, on parlait de « crise financière mondiale », de « tournant du siècle», de « jamais plus comme avant ». À peine aura-t-on vu à la télévision le président Obama magistralement cool jouer avec un pinceau d'artiste ; on distinguait une épouvantable croûte à l'arrière-plan. Quel en était le sens ? Nul n'aurait su le dire. Et d'ailleurs, le président Obama avait l'air de s'en moquer comme de sa première chemise, demandant à la cantonade « s'il y avait un golf ici ». L'Amérique est tellement puissante qu'elle n'a même pas besoin de se cacher pour dissimuler son ennui.
Au fait, y a t-il un golf à Toronto dans le camp de vacances du G20 ? On ne le saura jamais. C'est peu, comme bilan, si l'on ajoute à cela quelques menues mesures de régulation, imperceptibles, histoire de justifier la note de frais, une petite bagatelle de plusieurs millions d'euros. Tout ça pour un golf qui n'existe peut-être même pas. Des amis bien renseignés nous assurent toutefois que la crise est toujours là, qu'elle va même s'aggraver et même que la timide reprise à laquelle on s'accroche, dans les milieux industriels français, va s'arrêter net au retour des grandes vacances. Nos amis font preuve d'une grande vigilance, nous les en remercions. Sans eux, nous aurions sans doute confondu le sort de la planète avec les derniers résultats footballistiques.
Il faut dire que la Coupe du monde a l'air de s'ébranler enfin. Il était temps. Nous avions encore dans la bouche tout le dégoût que nous inspirent les prétendus « bleus ». (Il paraît que le nouvel entraîneur, Laurent Blanc, est copain avec eux, traître compris : qu'il sache que nous vouons d'avance aux flammes de l'enfer un nouveau programme de sa facture qui n'aurait pas été soumis à l'épreuve expiatoire. On le pressent, nos malheurs ne sont pas terminés. C'était d'ailleurs une pitié de voir ces nains foireux balbutier des phrases à peine compréhensibles à leur retour à Paris. )
Heureusement, les embrassades et les signes de croix catholiques baroques multipliés de Maradona nous ont montré autre chose de beaucoup plus exaltant. Question : pourquoi l'Argentine joue-t-elle à trois cent à l'heure et les autres à cent vingt ? Même nos amis mexicains, qui savent furieusement trottiner, eux aussi, en convenaient : on se demande qui pourra arrêter cette vague frénétique. Le Brésil ? L'Allemagne ? Peut-être. Que se serait-il passé dimanche après midi si l'arbitre uruguayen, Jorge Larionda, du match Allemagne-Angleterre avait accepté le but anglais de la 38e minute ? Les Brits auraient eu du mal, mais enfin, ils auraient jeté toutes leurs forces dans la bataille : poursuivre un match à 2-2, ce n'est pas la même chose que le poursuivre à 3-1, l'injustice plantée comme une hache dans le dos.
Un film vidéo aurait suffi à dire scientifiquement le vrai, au lieu de faire dépendre ce vrai de l'aléatoire du « libre arbitre » quasi fénelonien. Les instances de la FIFA refusent d'introduire la vidéo pour trancher ces questions de théologie. Cela se discute. Peut-être, pour la qualité dramatique, vaut-il mieux faire reposer toute la responsabilité sur le jugement humain. Fénelon en serait d'accord. Mais l'expertise vidéo qui aurait validé le but anglais aurait tout aussi bien relancé le match et même probablement précipité une métamorphose de l'équipe anglaise jusque-là poussive. La présence de Mick Jagger dans les tribunes, chantant le God save the Queen sur le ton d'un Street fighting man approprié dans ces lieux n'aura pas suffi : il faudra attendre que l'histoire du football repasse le plat. On risque d'attendre longtemps, encore plus longtemps qu'une passe d'Anelka.


 


LUNDI 21 JUIN -
APOTHÉOSE DE L'IMPOSTURE

par Michel Crépu


Si quelqu'un doutait encore que le foot n'intéresse pas que les footeux, il est servi. L'extravagante pantalonnade qui se déroule depuis trois jours en Afrique du Sud nous en apporte une illustration telle que les plus footeux des footeux n'auraient pas osé l'imaginer. Et encore, il reste de la lie au fond du calice. Mardi soir, tout devrait être consommé. Plus tôt aurons-nous tourné la page, mieux cela vaudra. Mais cela risque d'être difficile, tant le désastre dépasse de loin ce qui n'eût pu qu'être un échec valeureux. Si seulement nous étions encore dans le cadre classique d'une défaite honorable, nous pourrions faire l'effort d'aller à Roissy consoler les perdants. Mais là, rien de tel. Nous n'irons pas à Roissy. Nous n'avons pas affaire à des perdants magnifiques, nous sommes en présence d'une clique de gamins richissimes n'ayant plus avec le réel que des relations épisodiques, publicitaires, prostitutionnelles. La Coupe, ils s'en moquent éperdument, les gamins (qu'ils furent eux-mêmes, jadis) qui les attendent pour un autographe, ils leur marchent dessus. Il n'était que de voir la tête si joyeusement stupide d'Anelka à l'aéroport pour mesurer cela.
Qui eût pu leur transmettre le fameux esprit de responsabilité qui fait que la sauce peut prendre ensuite sur le terrain et que Jacquet avait inculqué à ses joueurs ?  Merveilleuse époque où Zidane était au lit à huit heures, ayant révisé son 4. 4. 2 ! Aujourd'hui, avec Domenech, on met le doigt dans une tourbe au regard de laquelle la marée noire de Louisiane prend l'allure d'une fraîche cascade des gorges du Tarn. Comment un imposteur tel que Raymond Domenech a-t-il pu s'incruster de la sorte aussi longtemps ? On voit maintenant comme ses mines exaspérantes de sphinx mutique ont servi de masque à son incompétence. Pas un mot, pas un geste émanant de ce mariol qui trahisse autre chose que de la dérobade grimée en hyper-maîtrise de soi. Le bouquet (mais à l'heure de ces lignes, le bouquet a peut-être déjà été remplacé par un autre, encore plus savoureux) aura été la lecture par Domenech lui-même du communiqué annonçant le refus des Bleus de s'entraîner, un comble dans l'histoire du ridicule pourtant riche en épisodes. On pense à l'insupportable petit Abdallah de Tintin qui casse ses jouets en criant des ouins ouins : tout se passe avec les Bleus comme si ce maudit Gnafron avait pris le pouvoir, s'amusant à exiger de son ancien montreur qu'il se déplace désormais devant le monde entier le froc sur les chevilles. Mérite-t-il autre chose, à vrai dire ?
La question qui se pose maintenant est de savoir pourquoi cela arrive à l'équipe de France. Chez nos amis mexicains, largement aussi riches que nous, l'équipe prend son petit déjeuner avec les supporters, chez nos amis anglais pourtant à la peine, il règne encore un esprit d'équipe, et dieu sait pourtant comme l'argent coule à flot dans les poches des Rooney et autres stars de l'United Kingdom. Simplement, l'envie de jouer est la plus forte. Rooney est aussi riche que Anelka, mais il sait se tenir, la rage est pour les filets, point barre. Pourquoi lui, et pas nous ? La vérité est que l'équipe des Bleus n'est pas une équipe mais un agrégat d'egos racistes entre eux. Le pauvre Gourcuff en aura fait les frais avec sa tête d'étudiant de la rue Saint-Guillaume, d'ailleurs lui-même incapable d'articuler un mot. Comme elle est loin la France black-blanc-beur de 1998 ! Mais c'est qu'elle avait un maître d'école à sa tête. Qu'importe de savoir maintenant s'il fallait mettre Gourcuff à la place d'Anelka. Au point où en sont les choses, ces considérations sont quasi vaines, le cauchemar sud-africain n'ayant pas encore atteint son désastre