Le 4 mars 2010
Les 10 livres du mois
ESSAIS  Jean-Noël Jeannerey, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut (Mille et une nuits)Georges Vigarello, Les Métamorphoses du gras. Histoire de...
Lire la suite
Le 18 février 2010
Le livre du mois
Kéthévane Davrichewy     La Mer noire     Sabine Wespieser     216 p., 19 €      ...
Lire la suite
Le 26 février 2010
Prix de la Revue des Deux Mondes
La troisième édition du Prix de la Revue des Deux Mondes annoncée par Livres Hebdo, repris en Italie et au Brésil...
Lire la suite
Le 11 février 2010
Tout pour les Femmes
Japon Futur - Revue des Deux Mondes
Lire la suite
LUNDI 8 MARS 2010 - PAROLE D'HONNEUR                          par Michel...
Lire la suite
Le 8 mars 2010
PRIX DE LA REVUE DES DEUX MONDES
La Revue des Deux Mondes a procédé à sa première sélection de...
Lire la suite

Recevoir le sommaire tous les mois, tapez votre adresse email :



LUNDI 8 MARS 2010 - PAROLE D'HONNEUR                         
par Michel Crépu                             

La vie économique internationale est ainsi faite que l'on y apprend régulièrement à manger son chapeau – bob ou chapka, c'est selon. Ainsi voyons-nous l'Allemagne de Luther et Goethe tordre le nez devant la salade grecque que lui présente le charmant Georges Papandréou. « Vraiment, je dois en  manger ? », semble dire Mme Merkel, pourtant une habituée de l'austère. Et d'ajouter en son for intérieur (c'est là où l'on commence à manger le chapeau) : « Un comble tout de même, que nous autres élèves modèles, de Francfort à Hambourg, soyons obligés de renflouer le vaurien de la classe, qui plus est aidé à la triche par les traders de la Goldman Sachs. » Si ça ne tenait qu'à elle, Mme Merkel enverrait paître M. Papandréou. Seulement voilà, c'est impossible. La Charte sublime de Bruxelles l'interdit absolument. Et que l'on songe ensuite aux milliers de touristes allemands répandus chaque été sur les îles grecques, à tous ces délicieux petits restaurants que l'on se promet de retrouver en pensée les longs soirs d'hiver bavarois : ils sont si gentils, les grecs, ils nous accueillent toujours si bien, ce serait maladroit de les prendre de haut. Surtout, n'allons pas gâcher nos bonnes adresses.
Et d'ailleurs, jusqu'où peut-on faire la leçon économique à un tricheur sans entrer dans la zone boomerang ? Nous sommes, n'est-ce pas, dans la même barque de l'Euro. Et Ulysse, ne signifie-t-il pas, en grec d'Homère, le « rusé » ? M. Papandréou le sait bien, qui arbore sereinement une mine à mi chemin de la contrition sincère et de la malice vénéneuse au cas où il faudrait rappeler quelques vérités désagréables à entendre. Qui sait si le preneur de haut ne se retrouvera pas tout à l'heure au banc des mauvais, ceux qu'on regarde avec pitié en se disant qu'on n'aimerait pas être à leur place ? L'Allemagne se sent encore assez forte pour ne pas imaginer une telle posture. Mais la France, pays vaguement latin, moins prude aux affaires que Berlin ? 
On voit fleurir un peu partout des interviews sur le mode : « Ce qui arrive à la Grèce peut-il arriver à la France ? » Le fait même de se poser la question, ne fût-ce que pour rassurer, est un aveu en soi : la frontière qui sépare le bon du mauvais, par les temps monétaires qui courent, n'est pas si étanche. Les spéculateurs sont déjà dans l'escalier, ayant ligoté la concierge qui s'époumone en vain. Et ne parlons pas du peuple, qui a compris tout de suite ce que signifiait le regard faussement compréhensif que les autorités portaient tout à coup sur lui, un peu comme le fermier cherche d'un regard torve la poule à égorger pour le déjeuner dominical : le peuple a compris qu'on s'apprêtait, une fois de plus, à lui faire les poches au nom de la dure vérité courageuse du réel-qui-sait-bien-que-tout-cela-est-affreusement-injuste-mais-pourrait-être-encore-pire. Qui sait si le peuple ne va pas avoir envie, à force qu'on le prenne pour un imbécile bon à avaler des couleuvres, de se réveiller pour de bon ?
On nous dit que la Grèce a falsifié ses comptes, exactement de la même façon que nous raturions autrefois des bulletins scolaires inavouables. Et on l'a cru. Il est extraordinaire, à l'heure de la transparence électronique, des circuits financiers interdépendants, que l'on puisse de la sorte recourir à des procédés digne de Bébert et l'omnibus au nez et à la barbe du maître d'école. Naïveté de notre part bien entendu : comme si l'argent gagné, emprunté et dépensé n'inventait pas, à mesure, les moyens de sa dissimulation, l'occasion faisant ainsi le larron, les deux s'entendant à merveille. On dirait ainsi que la Grèce s'est joué de la Commission européenne à la manière dont l'exquis M. Lahoud, aux beaux jours de la Clearstream, hypnotisait le brave colonel Rondeau, comme Zorro balade le sergent Garcia. Ce qui frappe notre naïveté, dans tout cela, demeure l'extraordinaire permanence d'une vieillerie moyenâgeuse : à savoir la « parole d'honneur ». « Vous nous dites que vos comptes sont clean, nous vous croyons, encore merci. Et bonne journée. » Il y a donc encore un endroit, dans ce buisson de ronces mondial où tous les bandits spéculateurs se connaissent, encore illuminé d'un halo divin, d'innocence incongrue, de confiance, mot inouï. Un moment où seule vaut la parole donnée, où l'on est obligé de s'avancer tout nu.
Le président de la République, qui a toujours l'habitude de dire franchement les choses, a pensé sûrement à son ancêtre de Salonique dans ses conversations avec M. Papandréou, notre hôte, hier dimanche. On a dû se comprendre, nul besoin pour cela d'interprète. Du nanan après ce cauchemar du salon de l'agriculture. Notons au passage que, contrairement à ce qui a été dit ça et là (entendu sur les ondes de « L'esprit public  » de France Culture, par exemple), il nous paraît que le président Sarkozy n'a pas commis une faute politique en se refusant d'aller inaugurer ledit salon, où l'attendait les joyeux bovins. Il a fait plutôt preuve de non démagogie, se refusant à flatter le cul des vaches pour privilégier l'ennui d'une table ronde en guise de fermeture : se refuser à faire un numéro de cul des vaches est-il une faute politique ? Au regard de la science démagogique, certainement. Mais dans l'ordre de la politique responsable ? On dira qu'il n'avait pas le choix, vu le casting de la semaine : impitoyable. Il n'empêche, le sérieux, pour une fois, était de son côté. Limite courageux.


LUNDI 1ER MARS 2010 - ÉCRASONS  LA NATURE !                      
par Michel Crépu                     
Il n'est plus permis de douter, désormais, que le « développement durable » est la nouvelle religion planétaire. Qu'importe que vous soyez catholique ou Vieux-Croyant tatar, l'important est que vous jetiez vos papiers dans la bonne poubelle. Le sacrilège, maintenant, est de dire : « Écrasons la Nature ! » Cette religion pratique le culte d'une bonté naturelle qui serait le propre des arbres, des mers, de tout ce qui vit et bouge à la surface de cette planète, sauf les humains, espèce diabolique. Les dévots de ce culte ne sont modifiables par aucun événement : ni un tsunami balayant d'un coup de paisibles villages vendéens ni un gentil orque californien venant de dévorer toute crue sa monitrice de spectacle, devant un public épouvanté. Dans ces deux cas, ni la mer ni le gentil orque n'ont fait preuve d'une méchanceté particulière, ils sont ce qu'ils sont, voilà tout.
On ne commande pas à la mer, on ne fait pas joujou avec des poissons de dix tonnes équipés de mâchoires dignes de Jurassic Park. À ce propos, il paraît qu'un  Californien – toujours la Californie – s'est introduit de nuit dans le bassin aux dauphins d'une piscine de San Diego. Il voulait juste jouer avec Flipper et ses amis. Ces derniers lui ont promptement réglé son compte. Pas par méchanceté, notons-le bien. Combien de fois faudra-t-il répéter que la nature n'est pas morale ? Des pâquerettes fleurissaient au printemps, dans les allées d'Auschwitz. La minute d'après le tsunami, le soleil fait de jolis reflets sur l'eau. Tant de morts ? Le soleil s'en moque. Est-ce à dire qu'il ne faut rien faire ? Bien sûr que non. 
On pense à tout cela en voyant le film admirable de Jacques Perrin, Océans. Exactement un anti-Nicolas Hulot, aux antipodes de la logistique planétaire d'un Arthus Bertrand. Ce qui touche ici, c'est la stupéfiante beauté, une beauté absurdement gratuite, dont personne ne sait rien, sauf à se promener par deux mille mètres de profondeur quelque part au large d'une côte argentine ou du cercle polaire. La beauté, la violence animale, ce mélange fascinant d'extrême raffinement et d'horreur que Fabre avait su saisir dans ses merveilleux Souvenirs entomologiques, que Bouquins Laffont avait eu naguère la bonne idée de reprendre. Jacques Perrin ne cherche pas non plus à nous faire oublier le mauvais côté, il souligne sobrement le problème des espèces menacées, du gâchis, de la désinvolture humaine pour sa propre demeure. Tout cela sans cris, sans le grand air d'Apocalypse que prennent désormais nos nouveaux prêcheurs, barbouillés de pseudo diplômes, d'autant plus impératifs qu'ils ne savent pas grand chose du sujet qui les préoccupe tant.
Qui maîtrise par exemple le débat sur le réchauffement climatique ? En réalité personne. Un numéro spécial de Sciences et Vie vient de paraître, sous le titre :  « Réchauffement climatique, l'imposture ?  » qui en dit long. Le débat est pris en tenaille dans les pinces du politiquement correct et incorrect, frères jumeaux interchangeables. Claude Allègre, douillettement installé dans son fauteuil de scientifique incorrect vient de publier chez Plon un livre d'entretien avec Dominique de Montvalon : l'Imposture climatique  (prétexte du numéro de Sciences et Vie). Le Monde daté du 1er mars 2010 a relevé sur une demi-page les erreurs bénignes et malignes commises par ce faux trublion qui a des cartes précieuses en main, une légitimité qui manque à d'autres. Ce qui choque, ici, d'abord, c'est le mépris à l'égard du lecteur : Allègre a-t-il seulement relu ce livre ? À l'évidence non, pourquoi ?  Parce qu'il pensait que Montvalon allait le faire et qu'il n'avait pas à s'occuper d'aussi basses besognes ? Ces menues questions de déontologie ont l'air de rien, elles n'en déterminent pas moins gravement un débat déjà si difficile à poser. Or il en va du soin que l'on met à se relire comme de la courtoisie : quand ces derniers manquent à l'appel, ce sont les bases de la civilisation qui tremblent. Cette inadmissible légèreté de traitement contraste avec la modestie du propos filmique de Jacques Perrin. Dans la salle où était projeté le film, on aurait entendu voler une mouche (à propos, les mouches ? Menacées ou pas ??) Signe qui ne trompe pas.
La nature, le monde animal sont devenus d'énormes enjeux de société, instrumentalisés par des teneurs de crachoir (les corrects aussi bien que les incorrects), incapables de donner à ces enjeux la dimension culturelle et métaphysique nécessaire, faute de quoi on en reste à des querelles byzantines indéchiffrables. Il est vrai que réclamer de la métaphysique, ces jours-ci, revient à demander la lune. Il n'y a plus que la Chine pour en avoir envie. Curieux, non ?
 

LUNDI 22 FÉVRIER 2010 - FATIGUE           
M. Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République, a donné dans le Monde daté du 22 février un de ces entretiens qui retiennent l'attention. On tournait négligemment la cuiller dans son petit noir et voici que le radar clignote, la cuiller en arrêt : attention, alerte ! De quoi s'agit-il ? Il s'agit de nous, de la France, de la société française, que M. Delevoye trouve « psychiquement fatiguée », en morceaux, plus préoccupée du désir de se protéger d'autrui que du chemin à trouver pour vivre avec ce dernier. Il n'est pas le premier, il n'est pas le seul. L'ouvrage de Florence Aubenas, le Quai de Ouistreham (Éd. de l'Olivier), qui vient de paraître, sonne littéralement comme une expression écrite du propos de M. Delevoye. Certes, le monde décrit par Florence Aubenas, cette France chômeuse où elle a vécu en « clandestine »  pendant un an, n'est pas le pire qu'on puisse trouver ici-bas. Ces gens qui vivent de « petits boulots » tiendront, vaille que vaille, ils vivent à proximité du désastre, ils ne sont pas dedans. Simplement, ils sont fatigués, ils vivent dans le morne. Le morne n'est pas le désespoir, ou plutôt il en est la forme fatiguée. On peut vivre dans le morne, on peut y mener toute son existence sans qu'il y paraisse. Ainsi les « héros » du livre de Florence Aubenas (qui n'est pas un roman, faut-il le préciser) ont-ils fini par se fondre dans le gris, on sait qu'ils sont là et pour dire le vrai, on s'en fiche.
M. Delevoye observe que beaucoup de gens se sentent mal aidés dans leur vie quotidienne, ils demandent des renseignements qu'il est impossible d'obtenir, ils tombent sur des répondeurs qui leur demandent d'appuyer sur une touche, puis sur une autre et cela jusqu'à satiété sans jamais obtenir de réponse. Encore une fois, il n'y a rien là qui figure un cercle supplémentaire de l'Enfer de Dante (plutôt une variable classique de l'administration à la Kafka). Mais c'est aussi par l'intermédiaire de ces maillons minuscules (une voix qui répond au téléphone) que l'on fait tenir debout une société. Nous avons tous expérimenté ces répondeurs qui ont l'air d'avoir été inventés dans le seul but de nous écarter. Leur amabilité est la pire forme d'hostilité qui se puisse concevoir, assurément la plus perverse.  Comme si on dérangeait, comme si notre condition de demandeurs faisait obstacle à une activité supérieure pour laquelle nous n'avons pas été appelés.
Il paraît que c'est le travail des politiques de trouver des solutions à cela. Exact. Mais par un phénomène curieux d'optique, (un classique, lui aussi, de l'aveuglement) on dirait que les politiques, du fait même qu'ils le sont, vivent à l'intérieur d'une cage de verre d'où le monde ne leur apparaît que sous la forme d'un reflet de monde. Ceci est-il surmontable ? On se souvient encore des belles heures de la « fracture sociale » qui fit élire Jacques Chirac à la présidence de la République. Quand on y pense, on croirait voir les années cinquante : mélangez les photos, vous n'y verrez que du feu. Depuis, Nicolas Sarkozy, dans sa furia de Bonaparte en Ray Ban, est parvenu à se faire élire sur le thème de la « rupture ».  Il est incontestable qu'une majorité de Français a pensé alors que cet homme répondrait au téléphone autrement que par l'intermédiaire d'un répondeur. Si l'on en juge par les sondages, il semble qu'on en soit encore loin.
Le petit ouvrage dévastateur que Thomas Legrand vient de consacrer à la présidence Sarkozy (Ce n'est rien qu'un président qui nous fait perdre du temps, aux éditions Stock) vient à propos pointer le problème. Le livre de Thomas Legrand est d'autant plus implacable qu'il ne fonce nullement dans la muleta de l'anti-sarkozysme. Nulle menace fasciste à l'horizon comme le brame partout le grotesque Alain Badiou, nul pétainisme transcendantal, pour reprendre une expression de Bernard-Henri Lévy. Juste une façon techniquement très au point de ne pas aborder les problèmes en faisant semblant de les prendre à bras le corps.
L'évitement comme un sport national ? Nos skieurs des Jeux apprécieront, qui ne lésinent pas, eux, sur l'huile de coude. Il est vrai qu'il est plus difficile de faire semblant de descendre une fois qu'on est vraiment lancé (quitte à aller dans le mur) que de dire qu'on y va en restant soigneusement couché à la maison. Pour un skieur de Grand Combiné, dire ce n'est pas faire. Nuance.
Michel Crépu


LUNDI 15 FÉVRIER 2010 - DE FRÊCHE À BHL          
On dit que M. Frêche sait le grec et le latin. On dit que M. Frêche est un bon ogre en son royaume, que ses « mots » sont d'un Rabelais de la politique comme M. Le Pen incarnait il y a encore peu la gouaille du peuple qui ne craint pas de dire les « choses ». Dire d'un homme juif que « sa tronche n'est pas catholique » est un exemple de ces « choses » dont M. Frêche n'est pas avare. Tout cela est d'une immense vulgarité dont l'intéressé s'explique bonassement à la télévision en se curant les dents, vautré dans son politiquement incorrect comme dans une bauge, indifférent aux mouches, indifférent à sa propre vulgarité. Si le « politiquement incorrect » est un alcool réputé fort pour les esprits en panne de bons mots, alors M. Frêche est notre café-bar national : conformément à la vulgate de l'incorrection politique, il « dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ».
Devant lui, madame Mandroux, l'ancienne adjointe entrée en rébellion, figure la dignité-même du principe outragé. Elle sait qu'elle monte au Golgotha, ce n'est pas la pire des postures, elle en gravit les marches, martyre sereine serrant le crucifix du principe sur sa poitrine. Et puis qui sait ce que réserve l'avenir?
En vérité, ce qu'il y a de sinistre dans cette affaire, c'est la manière implacable dont elle reproduit ces antinomies si françaises de Paris contre la province ; du café du commerce contre l'intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés, de la vérité régionale contre les bureaux de la capitale. On en finirait pas de dérouler cette litanie, l'alphabet de base pour quiconque veut, en France, faire de la politique (et y réussir) : Jacques Chirac savait cela très bien, cela ne l'empêchait nullement de rester ferme sur les principes, particulièrement en ce qui concerne l'extrême droite. Aujourd'hui que faire ? Fulminer une bulle papale socialiste de plus contre M. Frêche ? S'enfermer au Golgotha sous les yeux hilares du banquet républicain ?
C'est le moment ou jamais de  se plonger dans les deux livres que Bernard-Henri Lévy vient de publier chez Grasset : Pièces d'identité  et De la guerre en philosophie. On en recommandera la lecture à ceux qui ne se résignent pas à la pratique humble d'une morale du gentil dialogue entre les différences. L'auteur de la Barbarie à visage humain, où voici trente ans, il prenait la gauche à revers de sa propre doxa, y plaide pour un usage guerrier du concept ; un usage pirate du cogito tranchant : plutôt que de communier dans la fumée vague de l'œcuménisme, tracer an contraire des lignes de tranchées, désigner l'adversaire, le harceler sans merci.
Il se trouve que Bernard-Henri Lévy donne l'exemple de sa philosophie. Cela en agace beaucoup, comment s'en étonner. Il y a pourtant, nous semble-t-il, plus à prendre ici qu'à laisser de côté. À commencer par cette manière de ne pas oublier les figures matricielles, les premiers maîtres déchus mais auxquels on peut rester fidèle, tel Louis Althusser. L'écroulement de la forteresse marxiste, où Althusser vivait comme un anachorète, aura laissé s'envoler certains secrets de pensée dont on peut encore faire son miel. Bien sûr que la Révolution n'est plus à l'ordre du jour, bien sûr que l'histoire a furieusement rebattu les cartes, bien sûr que la nostalgie pour le grand soir pend au fond du garage comme un vieux drapeau. Cela empêche-t-il de recueillir et de continuer à vivre d'une certaine intuition première ? Assurément non.  À l'heure de la « liquidation », terme qui emprunte au vocabulaire de la Tchéka, nous avons là au contraire une manière non nostalgique d'entretenir la dette contractée. Non seulement de l'entretenir mais d'être en rapport vivant avec elle. Quant à « l'affaire Botul », du nom d'un philosophe qui n'existe pas et que cite pourtant BHL à l'appui d'une digression sur Emmanuel Kant, bourde révélée par le site du Nouvel Obs, on voit bien qu'elle sert ici à faire en sorte qu'un texte ne soit pas lu. On eût certes préféré que BHL fît preuve de plus d'attention à ses sources, mais la vraie question est de savoir si cela abîme ou non fondamentalement le propos : or la réponse est évidemment non. Qu'y a-t-il donc de si urgent, dans ces conditions, à occulter ?
Bernard-Henri Lévy  rend hommage à  Louis Althusser en esprit libre, ayant rencontré depuis d'autres maîtres : un Lacan, un Lévinas. C'est un peu l'histoire d'un après-guerre de la deuxième génération, de ceux qui ont eu 20 ans avec Lacan plutôt qu'avec Sartre. Quarante ans et même un peu plus de lectures, de débats, de confrontations. Qui a dit que nous vivions dans le désert ? Quel désert ? Ce que nous voyons là au contraire : une électricité, une envie d'en découdre, un goût surtout, pour les affaires du monde, une passion pour l'événement. Alors qu'on célèbre un peu partout la mémoire d'Albert Camus, on voit que la scène intellectuelle française, qui ne se résume d'ailleurs nullement à l'œuvre de Bernard-Henri Lévy, est parfaitement réveillée. Il se pourrait même qu'elle sache aussi bien le grec et le latin que M. Frêche.
Michel Crépu



LUNDI 8 FÉVRIER 2010 - LA RÉPUBLIQUE A PEUR D'ELLE MÊME
Il n'est rien de plus triste qu'une bonne idée qui ne sert à rien. Débattre nationalement au sujet de l'identité nationale était-il même une bonne idée ? Non, si l'on en juge aux arrières pensées de départ : barrer la route à une hypothétique remontée du Front National, distraire le pays en le braquant sur une marotte de fond. Oui, dans la mesure où c'était une « vraie » question. Mais les vraies questions ne se décrètent pas du haut de préfectures ou dans un couloir de ministère. Sauf à considérer le pays comme un vaste espace à colloque et animations diverses inventées chaque jour par un staff de gentils moniteurs gouvernementaux, on ne peut pas dire que M. Besson ait été inspiré en lançant cette usine à gaz. C'est l'histoire de l'arroseur arrosé, cette fois trempé jusqu'aux os. Il aura fallu tout le « soft thinking » de M. Fillon pour éteindre discrètement cette pétaudière qui crachait de partout. On ne nous y reprendra plus.
M. Besson est le grand perdant de cette affaire. Curieux homme que M. Besson. Il a du courage, il a changé de camp à ciel ouvert, devant tout le monde : est-ce là le comportement d'un traître ? Les traîtres sont en général plus discrets. Et puis tout le monde a le droit de changer sa veste, ce n'est pas un crime. Il y a plus couard dans l'art de retourner sa veste. Il aurait pu se faufiler, prendre un escalier de service, personne ne s'en serait rendu compte, car en effet, personne ne savait alors qui était Eric Besson. Au lieu de cela, il a offert sa poitrine aux sarcasmes, tel un saint Sébastien qui ne trouverait pas ce supplice si désagréable. À chacun son répertoire de perversions. Depuis, M. Besson s'est fait une réputation de petit malin qui flaire les bons coups ; saint Sébastien s'est mué en un satrape ayant les faveurs du Sultan. Mais aujourd'hui ?
Pendant ce temps, à Calais, à Sangate, on fait la queue pour la soupe, comme si de rien n'était. Police contre altermondialistes autonomes du groupe No Border, migrants en quête d'un bol fumant. La maîtresse de Calais, Mme Natacha Bouchart (UMP), a déclaré que les migrants arrivés (on ne sait comment) jusqu'à ses portes sont des « hors la loi » et qu'ils « n'ont rien à faire sur notre territoire », fermez le ban. M. Besson, toujours lui, ajoute qu'il ne laissera pas bafouer l'état de droit et de pointer, une fois de plus, les mafieux qui rôdent  à Sangate, faisant des migrants un marché de passage. Est-ce là le dernier mot ? Depuis le temps qu'on en parle, est-ce qu'il n'y a pas une possibilité, fût-elle minime, de conjurer la dialectique fatale de la migration-expulsion ? Tous ces maudits de Sangate n'ont-ils pas droit, pour peu qu'on le veuille, à une vraie chance, même la plus mince ?
À cela, il faudrait une volonté politique de prendre le problème à bras le corps. Avoir du courage, et pas seulement allumer des feux dans l'espoir qu'ils feront diversion. De petits calculs électoraux à court terme empêchent une vraie volonté de se déployer. Mais il est vrai que personne n'a vraiment envie de se déployer ni d'avoir du courage. Au contraire, c'est la peur qui est aux commandes, ainsi qu'on le voit avec l'interminable débat sur la burqa. La République laïque tremble devant un morceau de drap noir, porté par trois jeunes filles en mal de radicalité, rien de plus banal quand on est jeune. M. Coppé a dit sa crainte que la burqa ne devienne à la mode, mais c'est évidemment ce qu'on peut lui souhaiter de mieux : connaître le sort fatal de tout ce qui est à la mode un jour. Nul doute que cela se produira pour la burqa (comme le port de la barbe coranique pour les garçons, arborant une mine sévère de dévot intransigeant). Les mêmes qui aujourd'hui, en rajoutant dans l'austère, seront les premiers demain à tout jeter aux orties. Un peu de patience.
On veut légiférer sur ces épiphénomènes pour avoir l'air puissant et donner aux esprits craintifs le sentiment que la situation est sous contrôle. Mais c'est l'inverse qui se produit : ce qui n'avait aucune importance en prend soudain une, démesurée. Tout se passe comme si la République avait peur d'elle-même, ne savait plus à quel « expert » se vouer pour lui demander le sésame qu'elle seule, pourtant, est en mesure de se donner.
Michel Crépu


 
LUNDI 1ER FÉVRIER -  VILLEPIN-SARKOZY : LA HAINE FAUTE DE MIEUX

Ce qui frappe au fond le plus dans cette lamentable et interminable affaire Clearstream, c'est son caractère d'irrationalité : on dirait de ses prévenus de grands adolescents détraqués, à la fois candides et vicieux, n'ayant avec la réalité que des rapports chimériques, criblés de sourdes rancunes. M. Gergorin a toujours un peu l'air d'avoir trois cerveaux en même temps et M. Lahoud aura bien campé le personnage du fakir à la petite semaine, capable d'enfumer par ses sortilèges de très hauts fonctionnaires (ce qui jette une ombre incontestable sur la notion de haut fonctionnaire).
Quant à Dominique de Villepin relaxé : et en même temps « appelé » pour un nouveau tour de piste : nul ne saurait prédire où le conduira son destin et si même il en aura un. Jusqu'alors, on ne peut pas dire que ses hauts faits aient été si nombreux,  à supposer que le discours fameux de l'ONU contre la guerre en Irak puisse être considéré comme un « haut fait ». Cet amateur de sublimités s'est retrouvé pris dans la nasse puante de Clearstream, le pied du voleur de feu lui ayant glissé dans l'imprimante à listings : il en sort aujourd'hui un peu comme il sortait des flots marins, voici quelque temps, rien que pour exaspérer Nicolas Sarkozy. La haine fume entre eux, elle ne s'éteindra pas de sitôt. Elle semble disproportionnée, irrationnelle, elle aussi. Au fond, c'est un point commun à ces deux étranges personnages aussi dissemblables que possible:  le registre du passionnel y joue un rôle désespérément actif, comme si à travers le passionnel, quelque chose du monde pouvait s'éprouver malgré tout. Nicolas Sarkozy a beau être Nicolas Sarkozy, direct, sans fard, il n'arrive pas à « toucher » les français, M. Jean-Pierre Pernaud fût-il son nouveau sorcier. Comment les français, qui ne sont pas si sots, pourraient-ils avaler sans barguigner un tel tour de passe passe aussi voyant ? Au moins, lorsque Giscard s'invitait chez Dupont, la maladresse valait comme un aveu de franchise. Il n'y avait pas de plan « com » derrière, ou alors si grossier qu'il s'effaçait de lui-même. Giscard se faisait un Jean-Pierre Pernaud à lui seul. Le résultat était aussi médiocre, mais il y fallait un certain courage.
Le seul véritable problème de Nicolas Sarkozy est que les français peuvent éventuellement l'admirer, mais ils ne l'aiment pas. 
Dominique de Villepin saura-t-il toucher les français à son tour, jusqu'à provoquer la chute du petit fakir de l'Élysée si tout se passe bien pour lui? Pourra-t-on l'aimer ? Rien n'est moins sûr, tant la flamboyance de son verbe ne visite que très peu les terres arides de la prose quotidienne (il ne suffit pas pour cela d'aller boire un thé à la menthe dans une banlieue difficile). Lui aussi a bien du mal à se faire aimer,  contrairement à son mentor, Jacques Chirac. À Villepin et Sarkozy manque ce ton cool et ferme qui sied si bien à François Fillon. Mais c'est que le Premier ministre, conducteur de bolides, est un habitué de la vraie vitesse : quand on roule à 300 km, on perçoit les choses sous le jour d'un calme étrange. On voit que M. Fillon garde ce genre d'émotion pour lui ; un jour viendra.
Michel Crépu

LUNDI 18 JANVIER 2010 - HAÏTI, JOB, ET L'ONCLE SAM               
Il n'y a pas de mot pour décrire ce qui se passe en ce moment sur l'île d'Haïti. Le chaos, l'horreur, le désespoir, mais aussi l'acharnement, la solidarité, et quelques miracles. L'écrivain Dany Laferrière, natif de Port-au-Prince, et auteur de ce merveilleux livre, l'Énigme du retour (Grasset), protestait vendredi, dans un entretien au Monde, contre l'usage du mot « malédiction » pour décrire la catastrophe du tremblement de terre. On le comprend si le mot « malédiction » signifie châtiment pour une faute commise. Tel n'est évidemment pas le cas ici (ou bien si faute il y a eu, il faut sans doute la chercher dans la désinvolture avec laquelle les maisons aujourd'hui détruites ont été construites sans précaution anti-sismique). Si malédiction il y a, c'est dans la figure biblique d'un Job qu'on peut se la figurer : le mal qui frappe aveuglément, au mépris terrifiant de toute espèce d'harmonie, fût-elle la plus fragile. Ravagée il y a deux ans par des cyclones d'une violence inouïe, l'île se remettait à y croire après une année à peu près paisible, la voilà de nouveau replongée en enfer (encore un mot délicat à l'emploi). Job doit avoir son idée sur la question.
Les commentaires des observateurs sur place soulignent tous l'extrême difficulté à mettre en route le processus de sauvetage. L'état haïtien ayant été décapité, il ne reste plus qu'une poignée de ministres autour d'un président en loques, errant à la recherche d'un verre d'eau. Cette situation de radical effondrement, recèle pourtant en elle-même quelque chose de « positif » pour la suite à venir. Peu à peu, le relèvement va s'opérer, et il va s'opérer du plus petit au plus grand, chaque étape du relèvement impossible à court-circuiter, visible à l'œil nu : c'est un peu comme si la Nature aveugle mettait les Haïtiens dans le cas d'avoir à recréer une société de fond en comble. On pense à Voltaire devant le tremblement de terre de Lisbonne, on peut aussi penser à Rousseau et à sa société originellement pure...
Ce travail de recréation n'est pas seulement d'ordre « alimentaire ». Pas seulement refaire couler l'eau et donner à manger, mais rétablir une structure étatique, politique. Du luxe, pour l'instant, alors qu'il faut encore se contenter de quelques biscuits dans l'attente de denrées plus substantielles. Il n'empêche, ces questions se posent déjà, dans les cris, l'odeur de mort et les coups de feu des bandes réveillées.
Une constatation simple, enfin : l'évidence du leadership américain dans cette affaire. Personne ne s'en plaindra, pour une fois le « Welcome USA » n'est pas ironique. L'Europe n'est pas en reste, tout le monde s'y met. Mais là aussi, il y a comme un zoom impitoyable sur l'état actuel des forces en présence. L'oncle Sam s'occupe de soigner Job. Pas tout seul, c'est une affaire entendue, mais rien de possible sans lui.
Michel Crépu


LUNDI 11 JANVIER 2010 _ PHILIPPE SÉGUIN, LE DESTIN D'UN SOLITAIRE    
Le choc, à l'annonce de sa mort, ne doit pas surprendre. Que l'on ne s'y trompe pas : le milieu politique comporte du personnel, il compte aussi parfois des personnages. Philippe Séguin en était un. Du nanan pour les historiens, les chroniqueurs de la vie politique française pourtant blasés : cet ogre délicat et furieux qui faisait voler les cendriers comme chez Homère on propulse des javelots, avait son secret. Ce géant, pupille de la nation – son père tué à la guerre dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, était un silencieux et nul n'aurait pu deviner ce qu'un tel silence avait à dire. Cela donnera, n'en doutons pas, envie d'écrire des livres sur lui.
Une carrière politique ou un destin ? On serait tenté de répondre : ni l'un ni l'autre. Pour la carrière, du maire d'Épinal à la Cour des comptes en passant par la tentative de conquête de la mairie de Paris et les batailles du RPR, on est devant un parcours qui a un reflet de « faute de mieux ». C'est que Philippe Séguin était à la fois nécessaire à l'obtention des victoires (Jacques Chirac lui doit de sacrés coups de main) et en même temps gênant. On aurait aimé qu'il s'accommode mieux des petites coutumes du milieu. Qu'il mette plus d'eau dans son vin. Mais on ne demande pas à un ogre de se mettre au régime bio. Cigarettes et whisky étaient son ordinaire.
Pour le destin : celui-ci a eu son heure. D'abord le discours historique de mai 1992 prononcé devant l'Assemblée nationale au moment de ratifier ou non le traité de Maastricht. Puis le débat télévisé avec François Mitterrand. Hauteur de vue qui ne s'était pas vue depuis, depuis quand au fait ? Le talent oratoire, la densité du propos faillirent l'emporter. Finalement, on vota oui, mais tout en souhaitant que ce oui puisse aussi bien servir de non. Dans les urnes, une sorte de nécessité avait fait loi (il vaut mieux monter dans le train que rester sur le quai) ; dans les esprits, c'était une autre affaire. On l'a bien vu avec le référendum sur la Constitution européenne.
Philippe Séguin a joué un rôle majeur dans ce combat, et cependant, il l'a perdu. Que lui a -t-il manqué ? Ce n'est pas simplement affaire de psychologie caractérielle. N'y avait-il pas la possibilité d'un compromis sans reniement des principes fondamentaux de 1789 ? Ne pouvait-on pas, arc boutés sur ces mêmes principes fondamentaux, monter quand même dans le train pour l'Europe ? Désormais, ce train est parti, il comporte 27 wagons et nul ne saurait dire au juste quelle est sa destination. Philippe Séguin avait son idée sur la question. L'homme n'est plus, demeure le testament de son combat.
Michel Crépu

 


LUNDI 4 JANVIER 2010 - LA GRIPPE IMAGINAIRE       
La chose est entendue, selon toute apparence : l'épidémie, la pandémie d'Apocalypse qu'on nous annonçait n'aura pas lieu. Il faut s'en réjouir et féliciter tous ceux qui, ne voulant pas être accusé de désinvolture après coup, ont opté avant pour l'hypothèse du pire. Que l'on retourne le problème dans tous les sens, il n'y avait pas d'autre alternative. Madame Bachelot, qui ne passe pas pour une poule mouillée, a montré combien elle prenait cette affaire au sérieux, quitte à se retrouver, comme c'est le cas, avec quelques chose comme quatre vingt dix millions de vaccins sur les bras, bons pour la poubelle. On ose à peine écrire le prix payé de ces vaccins à quatre grands laboratoires. Là encore, y avait-il une autre hypothèse ?
Ce qui frappe, surtout, maintenant que ce monstre inexistant  se retire dans ses limbes, c'est son caractère indéchiffrable. À aucun moment de cette campagne d'alerte, personne n'a été capable de dire clairement de quoi il retournait. On recommandait aux parents de faire vacciner leurs enfants, aux enfants d'avoir le droit de refuser ledit vaccin. De quelle grippe parlait-on , du reste : de la terrifiante A ou bien de l'autre, la normale, qui aura peut-être, au bout du compte, fait plus de victimes ? C'était à qui, dans les médias, allait dénicher un pauvre quidam mort de la fameuse grippe. En tenait-on un, las, il n'avait qu'un méchant rhume. Mais le rhume peut-il être mortel ? Débat télévisuel oblige.
La population a écouté ces recommandations brouillonnes, comme on observe quelqu'un derrière une vitre qui a l'air d'avoir quelque chose d'important à dire. Elle a écouté, puis elle a passé son chemin, pensant tout de suite à autre chose. Deux mois plus tard, en dépit d'un peu plus de 200 morts (chiffre triste mais dérisoire si on le compare à d'autres épidémies), les mêmes ne se portent pas plus mal. Le professeur Bernard Debré parlait d'une « grippette » : il semble que ce soit le mot exact.
Au fond, on dirait que la population, le « peuple », comme dirait M. Besson, a réagi à cette hyper dramatisation comme il a réagi au film sombrement prophétique de Nicolas Hulot, Home  avec un scepticisme de bon sens. Non qu'il s'agisse de sous estimer les périls que notre désinvolture hygiénique fait courir à la planète, mais tout simplement parce que l'hyperdramatisation sonne faux. La nouvelle religion écolo, véritable puissance d'intimidation qui pavane désormais dans tous les ministères comme un surmoi idéologique repose sur un principe de peur que l'on doit bien regarder en face, sans se laisser prendre au piège d'une culpabilité abusive. Il y a bien un enjeu de civilisation (et non pas seulement diététique), mais les enjeux de civilisation ne reposent pas sur la peur. Cela dit, couvrez vous bien, aujourd'hui il fait froid.
Michel Crépu

LUNDI 21 DÉCEMBRE 2009 - LES LEÇONS DE COPENHAGUE
          
À peine si le sommet de Copenhague, qui vient de s'achever, n'a pas été vécu par la planète entière comme une sorte de Woodstock politique, huit jours de peace and love bio dont les conseillers des chefs d'état eussent été les hippies en complet veston. Naturellement, il n'en a rien été, et la dura lex du réel climatique est revenu cueillir tout le monde à la sortie. Quel bilan peut-on faire de cette fiesta étrange ? D'abord ceci, qui n'est pas rien et même peut-être l'essentiel : tout le monde est venu, tout le monde a renvoyé le carton d'invitation en cochant la case « je serai présent ». Il y a encore peu, ce genre d'affaire relevait encore des distractions possibles pour faire bien sur la carte de visite. Aujourd'hui, la question climatique est vécue comme essentielle. C'est un enjeu politique majeur et décisif pour la suite du business international. En ce sens, on peut dire que ce sommet de Copenhague est une réussite. Il n'y a pas eu d'absents.
Là s'arrête le bilan positif. Qu'avons nous vu en réalité ? Nous avons entendu toutes sortes de discours édifiants, des appels à la raison, des avertissements solennels se gardant bien d'entrer dans le concret des résolutions, des risques à prendre : tout l'attirail rhétorique nécessaire pour ce genre de cas de figure, où il s'agit d'« emporter le morceau », c'est à dire de convaincre les récalcitrants, qui n'ont aucune raison d'accepter, d'entrer dans la vertu d'un comportement que les autres n'ont jamais adopté. Tout cela n'aura fait qu'ajouter à des quantités de sermons connus désormais par cœur, jusqu'à un récent poème de Mr. Gore, décidément en veine créatrice.
Ce qu'on a compris clairement, en définitive, c'est que la Chine mène désormais le jeu mondial. Et Barack Obama a beau être le plus beau, il n'en reste pas moins vrai qu'il est le premier à savoir que les États-Unis eux-mêmes sont désormais dépendants de la puissance économique chinoise. Le rapport de force est impitoyable, c'est lui qui fait la loi. La Chine a eu cette bonne idée de faire remarquer qu'elle ne se résume pas à la merveilleuse cité de Shangaï, admirée par tous les touristes du monde entier. Il y a aussi une Chine qui vit au dessous du seuil de pauvreté à qui on ne peut pas demander de se serrer la ceinture, alors qu'elle n'a même pas de ceinture. Plus tard, la vertu, le renoncement.
Mais le sommet a réussi tout de même à faire sentir la nécessité d'une contrainte, à moyen, à long terme. Tout cela n'est pas très consistant, manquant de précisions chiffrées, mais enfin, on ne pourra plus tout à fait traiter cela par-dessus la jambe. On attendra pour le peace and love, mais il y a quand même un chemin possible.
Michel Crépu


LUNDI 14 DÉCEMBRE 2009 - HISTOIRE-GÉOGRAPHIE (SUITE)    

Comme on s'en doutait, le projet d'éliminer l'histoire-géo de la Terminale S est rempli à ras bord de bonnes intentions : les défenseurs de ce projet font valoir un désir tout légitime d'écarter les dérives élitistes, de dégager du temps pour l' « accompagnement personnel » et bien d'autres avantages encore. Au point où nous en sommes, on veut bien les croire : s'il n'y avait que le problème de l'histoire-géo à régler, nous pourrions hurler victoire dans les rues. Mais nous n'en sommes pas là. Très loin de là, même. Et puis pour l'accompagnement personnel, on peut espérer qu'il y aura bientôt un psychanalyste pour chaque élève en difficulté.
En vérité, ce qui frappe le plus devant ce projet, ni pire ni meilleur qu'un autre, c'est la curieuse myopie qui l'anime. Comme si le fait d'être penché sur le malade, comme l'horloger sur une pendule suisse au mécanisme subtilissime, avait à la longue pour effet de faire perdre de vue le paysage. Le paysage, ici, est symbolique : ce n'est pas un décor de circonstance, mais quelque chose qui appartient, pour le coup, à l'identité nationale. C'est Michelet, c'est aujourd'hui Alain Decaux et Max Gallo, c'est la puissance indéracinable du grand récit historique qui n'a jamais disparu complètement des cervelles. En témoigne le succès perpétuel des biographies en librairie, le succès d'une émission telle que « Deux mille ans d'histoire » par Patrice Gélinet sur France Inter.
Comment ignorer cela ? Comment ne pas en tenir compte, même dans un contexte universitaire qui ne fait pas des livres d'Alain Decaux ou de Gallo des livres de chevet ? Comment peut-on en arriver à négliger ce facteur symbolique tellement décisif et qui explique si simplement la virulence des réactions historiennes, au dessus de toute appartenance idéologique ? Il y avait de quoi pourtant jouer une bonne carte avec ce vaste débat animé par M. Besson sur l'identité nationale. À peine lancé, il n'en reste déjà plus que des miettes et le désir inavoué chez ses promoteurs de l'oublier au plus vite. Une bonne carte n'est pas forcément un bon coup : c'est pour l'avoir ignoré que M. Besson se retrouve aujourd'hui bien seul avec son beau projet. Le curieux, dans son cas, c'est aussi l'absence de recul, ou plutôt de présomption : c'est que M. Besson appartient au genre des « petits malins » qui voient la réalité sous la forme de bons coups à jouer. On voit par là que M. Besson a encore du chemin devant lui. Résumons : d'un côté des myopes de bonne volonté, de l'autre un petit malin croyant avoir la main sur sa bonne étoile. Cela fait une drôle de vitrine de Noël.
Michel Crépu

LUNDI 7 DÉCEMBRE 2009 - POUR L'HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE          

Par quel circuit extravaguant en est-on arrivé, avec les meilleures intentions du monde bien entendu, à rendre facultatives des matières telles que l'histoire ou la géographie - cela pour les élèves de terminale S ? Les meilleures intentions, on les voit : permettre à cette jeune élite d'arriver sur les lieux de l'après-lycée en position de force, déjà équipée pour la concurrence sauvage qui les attend. C'est la grande affaire de la spécialisation, leurre magique : plus cette jeune élite sera spécialisée, plus elle sera bien placée pour gagner les batailles.
Au vrai, on en revient pas que des esprits aussi affinés que ceux qui fabriquent de telles machines pédagogiques n'aient pas vu la faute, l'erreur incompréhensible d'aiguillage : car enfin, à quoi sert d'en appeler chaque jour aux vertus de la mémoire, à quoi cela sert-il d'apprendre par cœur la vie de Guy Môquet au début, si à l'arrivée, on vous dit que vous avez le droit de jeter un œil distrait sur l'histoire du XXe siècle ? Et enfin, à quoi cela sert-il donc de réclamer à cor et à cri un débat sur l'identité nationale si l'on tient pour superflue la connaissance des sols, des fleuves,  des villes et des villages qui composent le corps proprement géographique national ?
Des historiens, dont la renommée dépasse les clivages politiques, comme Mona Ozouf ou Max Gallo, notoirement sarkozyste, ont fait part de leur hostilité à cette absurde mesure. Pourquoi est-elle si absurde ? Parce qu'elle détruit d'un côté ce qu'elle prétend construire de l'autre : vouloir se spécialiser, si l'on veut dire par là éviter de devenir un touche à tout superficiel est une bonne chose ; mais une spécialisation privée de son assise culturelle indispensable (savoir par exemple que l'on ne parle pas à un Japonais comme à un Russe, cela pour des raisons très historiques et même géographiques), c'est comme disposer d'un alphabet sans l'instrument qui permet d'en user.
Vouloir s'adapter aux nouvelles mœurs du marché mondial universitaire est très légitime. Mais pour cela jeter aux orties le meilleur de ce qu'on appelait encore naguère les « humanités », est une erreur grossière : car c'est bien sûr là, dans l'usage des connaissances, que la différence se fait ; que le fameux « plus », comme l'on dit, peut jouer son rôle. Allons, on veut croire que la brillante équipe du ministère qui a concocté ce projet va retrouver le chemin de la raison, celui qu'on apprend patiemment sur les bancs de l'école élémentaire et renoncer le plus tôt possible à cette absurdité. Ce n'est pas une option, c'est une obligation.
Michel Crépu


MARDI 1ER DÉCEMBRE 2009 - LA SUISSE ET SES MINARETS          
Donc, la Suisse a voté : elle ne veut pas voir un minaret de plus sur son territoire qui en compte déjà quatre. Chiffre modeste, on en conviendra, mais qui aura suffi à décider du refus référendaire. Les réactions indignées ne se sont pas faites attendre : « vote de la honte », « vote populiste », etc. Il est vrai que c'est à l'initiative d'un parti populiste que ce vote a été décidé et que l'on est en droit de s'interroger, voire même de s'indigner, sauf qu'il est toujours facile de s'indigner. Imaginons un instant la France voter sur ses minarets à elle : sommes-nous si sûrs que le résultat serait si différent de nos voisins helvétiques ? Hélas, on peut en douter, quoique le travail d'assimilation de la culture musulmane soit à l'œuvre dans ce pays, et cela d'une manière de plus en plus visible et positive.
La vérité simple est celle-ci, que le vote suisse a exprimé sans fard : l'islam continue de faire peur ; on a beau voir à la télévision de ces musulmans si éclairés, expliquant d'une manière très cool que le Coran n'est pas du tout l'horrible charia qu'on croit ; on a beau disposer maintenant de toutes sortes d'intercesseurs dévoués et réellement courageux à faire voir une autre réalité de l'islam que celle, obscurantiste, répandue par des fanatiques ; on a beau dire surtout, que l' « immense majorité » des musulmans ne se reconnaît pas dans une poignée de fanatiques, cela n'écorne qu'à peine le préjugé.
Alors quoi ? Tout cela est un peu décourageant. On comprend que ladite immense majorité des musulmans de Suisse ressente ce vote comme une insulte. Quand on pense que dans les années vingt-trente, il n'était pas rare, dans les villages de l'ancienne Yougoslavie, d'assister à des processions communes, juives, catholiques, musulmanes... Quel recul ! Quelle régression ! Quel resserrement  apeuré ! Mais il ne sert à rien de se lamenter sur ce résultat, ni de s'en indigner si l'on est pas capable soi-même de faire le travail nécessaire d'accompagnement, de confrontation sincère et même pourquoi pas, de conflit raisonné, ne cédant pas à l'hystérie meurtrière : on voit bien que c'est beaucoup demander à une société qui ne veut pas voir plus loin que le bout de son jardin. Il n'existe pourtant pas d'autre chemin.
Michel Crépu




LUNDI 23 NOVEMBRE 2009 - CAMUS, L'HOMME QUI NE MENTAIT PAS    
On célèbre les cinquante ans de la mort d'Albert Camus. Soudain, le revoilà à la une des journaux, l'inimitable allure de l'écrivain qui a toujours plus l'allure d'un journaliste que celle d'un écrivain. C'était hier, Camus est devenu entre temps un roi du roman, la Peste, l'Étranger sont des étoiles destinées à briller éternellement. Dan Brown sera oublié depuis longtemps que l'on lira encore la Peste. La littérature a sa façon bien à elle d'exercer la justice. Il ne l'a pas vraiment cherchée, cette gloire, Camus, elle lui est venue comme ça, parce que c'était la vie, sa vie. Puis, pour finir, le crash mortel contre un platane : que n'a-t-on glosé sur cette mort si absurdement camusienne ! Quelle réussite !  
Il a été, avec Sartre, le grand protagoniste du débat philosophique de l'après-guerre. Y avait-il quelque chose à tirer du vieil habit de l'Humanisme, après tant d'horreur, ou bien non ? Et sinon quoi ? On connaît la suite du film : l'embarquement sartrien pour la révolution marxiste, le chemin escarpé de Sisyphe pour Camus, un refus obstiné, radical, de l'assujettissement de la révolte à un système quel qu'il soit. À mains nues plutôt qu'avec une matraque pour frapper les récalcitrants au nouvel ordre révolutionnaire. Camus n'était pas plus « pur » qu'un autre, il se voulait seulement rigoureux dans l'application d'une pensée aux événements qui se présentent. Une pensée du juste, non du pur. (Le pur, c'est bon pour la Révolution, voyez les khmers rouges, anciens élèves de la Sorbonne...)
Cette impitoyable modestie, plus aigüe que le silex, a beaucoup agacé, on s'est moqué de ce côté « chrétien » de Camus, ayant sans cesse le mot « équité » à la bouche. L'équité n'était pas du vocabulaire sartrien, c'était de la morale, du bon sentiment. Et puis quoi encore, de se montrer équitable avec un gros bourgeois du capital ? Sartre et les siens (les rieurs, ceux qui ne prennent aucun risque et se cachent derrière le plus rieur d'entre eux, de crainte d'être mis à l'épreuve) regardaient de haut ce garçon touchant, un bon petit gars du sud, qui admirait son instituteur à qui il dédia ce livre admirable : le Premier homme. Rétrospectivement, il y a une simple constatation à faire : Camus a écrabouillé les rieurs par 50 à 0. Une telle victoire posthume dans la confrontation avec les événements a de quoi laisser songeur. Il fallait tout de même le faire, en pleine guerre froide, de prendre la défense des ouvriers berlinois en révolte contre le Parti, réglés à la mitrailleuse. Où étaient donc à ce moment-là les rieurs de Sartre ? 
Seulement voilà, Camus n'était pas calibré « fort en thème », il n'était pas de la rue d'Ulm, il préférait le juste au brillant, il n'y avait pas en lui de cette cruauté que s'autorisent les forts en thème parce qu'ils croient bénéficier d'un compte en banque débitable à l'infini. Donc,  (ô ! ce terrible « donc »), il ne comptait pas vraiment. On ironisait, on riait sous cape. Des dizaines d'imbéciles ont cru plus chic d'opter pour le brillant idéologiquement cruel sartrien que pour l'ascèse du juste : aujourd'hui, ils se montrent habiles à la repentance maligne qui a toujours son petit groupe de rieurs avec elle. Ce sont les ressources infinies de la tartufferie. Pas de danger qu'il y ait disette de ce côté-là.
On peut, on doit se demander si cette façon de se tromper magistralement en gardant son quant à soi qui n'admet pas de réplique a quelque chose de typiquement français. Hélas, la crainte du r