Le Japon est au cœur de ce numéro de février 2010. On s’en souvient encore, au bon vieux temps des années soixante soixante-dix, le Japon était la puissance montante, la puissance qui faisait peur. Comment, se disait-on, ce mince archipel qui a reçu deux bombes atomiques sur la tête peut-il être devenu la deuxième puissance mondiale en aussi peu de temps ? Un quart de siècle plus tard, tout a changé. Ou plutôt, tout semble avoir changé. Entre-temps, la Chine s’est réveillée et avec elle ces fameux pays émergents qui modifient de fond en comble la carte géopolitique planétaire. Dans ce vaste mouvement de recomposition, le Japon paraît à la peine, faisant face difficilement à une crise économique majeure, très loin en tout cas de son image flambante de naguère. Là-dessus, les élections législatives du printemps dernier ont provoqué une sorte de séisme en inaugurant l’alternance politique. Le Japon des traditions immuables s’est mis à bouger. Un Japon de gauche ? Qu’est-ce que cela signifie au juste ? Doit-on parler de tournant ou de subtile correction de tir ? Et la société japonaise, comment la décrire aujourd’hui ? Des images circulent, on sait ce que valent les images. Wim Wenders en avait donné quelques-unes, en 1985, dans un film admirable, Tokyo-Ga, vrai poème filmique sur l’un des lieux les plus modernes du monde. Referait-il le même film aujourd’hui ? Voilà quelles sont les questions à l’origine de ce dossier réuni par Jean-Marie Bouissou, spécialiste incontesté. Le Japon est redevenu une terre inconnue, découvrons-la.
Outre la désormais rituelle chronique diplomatique de François Bujon de l’Estang, consacrée cette fois à l’Asie dans ses relations avec l’Amérique de Barack Obama, la philosophie est encore au rendez-vous de ce numéro avec la suite de notre dossier sur la désorientation. Alors que les Éditions Christian Bourgois publient la correspondance échangée entre Ernst Jünger et Martin Heidegger, et que les Éditions Grasset entreprennent une édition complète des œuvres d’Emmanuel Levinas sous la direction de Jean-Luc Marion, la philosophie se révèle plus que jamais une interlocutrice essentielle pour les débats qui agitent la société française. L’absence visible de grands maîtres – Lévi-Strauss était le dernier – ne signifie nullement que les philosophes ont déserté la cité. Les grands maîtres étaient entourés de perroquets ; on dirait à présent que ce volatile sympathique se fait plus rare. Rarement on aura autant traduit, rarement on aura autant « colloqué » de toutes les façons. Qu’il s’agisse de Confucius en Pléiade, de Spinoza à la une du Magazine littéraire, ou des initiatives télévisuelles pédagogiques de Raphaël Enthoven, les signes sont nombreux d’une vitalité, d’une gourmandise. Penser redevient désirable, c’est une bonne nouvelle.
La mort de Philippe Séguin est l’événement politique de ce mois. L’onde de choc qui en a résulté est aussi un bon signe. Tout se passe comme si les Français avaient instinctivement reconnu dans la personne de ce redoutable bretteur le témoignage d’une vie politique placée sous le signe de la liberté et de l’authenticité, espèces rares dans le milieu politique. Pour Séguin, la politique n’était pas un spectacle, mais un combat. Il le prouva lors du débat sur le traité de Maastricht et en bien d’autres occasions. Combat perdu ? L’avenir le dira. Marc Ladreit de Lacharrière lui rend ici hommage.
Bonne lecture,
Michel Crépu
Revue des Deux Mondes
Février 2010
« Le Japon futur »
Sortie kiosques lundi 1er février
Sortie librairies mercredi 10 février
ISBN 9782356500236